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POUR EN FINIR AVEC SOI-MÊME

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Laurent de Sutter.
Titre : POUR EN FINIR AVEC SOI-MÊME (Propositions, 1).
Collection : Perspectives critiques, fondée par Roland Jaccard et dirigée par Laurent de Sutter.
Editeur : Presses Universitaires de France (PUF).
Date de parution : avril 2021.

 
Qui sommes-nous ? A cette demande, chacun nous intime désormais de répondre. Du développement personnel aux documents d’identité, des luttes politiques aux relations intimes, de la vie professionnelle aux moments d’illumination mystique, réussir à enfin être soi-même semble constituer la condition essentielle de tout. Mais d’où provient cette obsession pour le fait d’être quelqu’un ? Et, surtout, que révèle-t-elle de l’ordre du monde dans lequel nous vivons ? Dans son nouveau livre, Laurent de Sutter propose une solution inédite à ces questions au terme d’un cheminement surprenant, saisissant dans un même mouvement la méthode Coué et le très ancien droit romain, l’invention philosophique du moi et la pensée chinoise, la psychanalyse et la spiritualité indienne, le théâtre et la neurologie. Et si, pour résister aux appels à être « quelqu’un », il fallait apprendre à devenir n’importe qui ?
 
Laurent de Sutter est professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages traduits dans une dizaine de langues. Aux Puf, il est entre autres l’auteur d’Après la loi (2018, Prix Léopold Rosy 2019, French Voices Award (2020) et de Qu’est-ce que la pop’philosophie ? (2019).
 
Insistons, dès l’abord, sur la remarquable entreprise qu’architecture la collection « Perspectives Critiques », qui fête, en 2026, ses 50 ans. Lorsque Roland Jaccard fonda « Perspectives critiques », en 1975, il savait ce qu’il souhaitait créer : une véritable collection d’essais. Mais qu’est-ce qu’un essai ? C’est un risque. Le risque de penser en toute liberté, le risque d’écrire sans formatage, le risque d’intervenir dans un monde qui, à l’intelligence, préfère toujours la bêtise. Un essai ne vise ni à informer ni à rassurer : il vise à ébranler et à inquiéter – et à ce que cet ébranlement et cette inquiétude transforment la perception que nous avons du monde.
 
En publiant Gilles Deleuze ou Clément Rosset, Thomas Szasz ou Roberto Calasso, Roland Jaccard avait prouvé que cette ligne était à la fois nécessaire et désirée. Aujourd’hui, poursuivant son travail, et publiant Louis Althusser ou Alain Badiou, Slavoj Zizek ou Boris Groys, mais aussi toute une nouvelle génération de penseurs et d’écrivains, Laurent de Sutter, dans la collection, montre que cette nécessité s’est faite plus intense que jamais – et que le désir qui la nourrit est désormais devenu vital. Face aux forces obscures qui tentent de s’emparer de nos existences et de nos âmes, proposer de nouvelles perspectives critiques sur le monde ne relève plus du caprice ou du luxe, mais de la survie.
 
"Perspectives critiques" propose donc des textes courts inédits par des auteurs renommés ainsi que des jeunes écrivains. Elle vise à offrir de nouvelles perspectives critiques sur des enjeux contemporains, soulignant l'importance de cette démarche face aux défis actuels. Les revues, comme "Perspectives critiques : la Revue 1" et "la Revue 3", présentent des contributions variées et enrichissantes, permettant une exploration approfondie de sujets divers.
 
Le premier chapitre de la Propositions 1 de Laurent de Sutter analyse l’étonnante aventure d’un pharmacien nommé Coué inventeur d’une méthode aussi mystique que controversée (p.10). La trouvaille du notable troyen puis nancéen consista à passer de la suggestion à l’autosuggestion par son mantra fameux : « Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux » (p.12). Lecteur attentif de l’anglais, il comprit l’exigence de maîtrise de soi formulée par ses patients et l’espace anglo-saxon de la mind cure. Son manuel d’apprentissage sous forme de méthode entra dans le lexique populaire mais par un curieux contresens.
 
En effet, plus proche de Freud qu’il n’y paraissait, il promouvait l’imagination comme faculté première de l’homme (p.16) et partant une certaine forme d’hypnose violemment critiquée par la psychanalyse. Le sujet clivé existait pourtant bien chez Coué et dans l’analyse, la division impliquant la perte de maîtrise. Pour reprendre la maîtrise de soi, le développement personnel et sa nébuleuse (p.23) apparaît comme une « médecine au-delà de la médecine » (id), « un répertoire d’exercices simples et formalisés, reposant sur un découpage du monde permettant, une fois intégré, de reprendre le contrôle sur soi, de manière à pouvoir à nouveau fonctionner de manière efficace » (id.)
 
Ce que pointe remarquablement Laurent de Sutter, c’est bien que la démocratisation du souci de soi, dans un vocabulaire de la maîtrise et de l’efficacité, « s’acclimate au développement planétaire d’un capitalisme de masse mettant les sujets au travail » (p.25). L’histoire de la « méthode Coué » offre finalement un paradoxe apparent qui veut que s’occuper de soi dans un but de maîtrise n’est rien d’autre qu’une reddition sans condition au-dehors qui définit la logique des places définissant le soi en question (p.39).
 
Pour de Sutter s’inspirant de Descombes, « le soi est le suppôt de la norme qui se réfléchit dans l’exercice » (p.43). L’histoire du développement personnel ne traduit rien d’autre que l’histoire de la police de l’être (p.48). Dans cette généalogie conceptuelle sur l’émergence de la personne, on lira avec intérêt les pages suivantes sur Locke (pp.55,92,105), la théorie du prosopon (p.61) chez les Grecs où il n’y a de visage que sous forme de masque (p.63), l’invention de la personnalité juridique à Rome (p.67,115) comme persona jusqu’à la personne morale c’est-à-dire une personne dont la capacité ne dépend pas d’un corps humain (p.80).
 
L’un des grands mérites de la pensée de Laurent de Sutter c’est qu’elle ne se circonscrit jamais à l’Occident. Ainsi, il aborde la personne, « sujet de la Loi » dans le droit musulman (p.96). Ailleurs, l’essayiste virevoltant analyse la signature, la photographie ou l’anthropométrie et plus tard les empreintes digitales comme « un répertoire dressé, au fil des ans, par les premiers services « d’identification » des différentes forces de police en Occident, afin d’assurer leur mission » (p.118).
 
Plus loin, l’auteur persiste : « Être, c’est être fiché » (p.122). Autrement dit, il n’y a de sujet qu’interpellé (p.125). Riche d’une trame freudienne, puisant chez Badiou le « sujet comme effet qui fait le vrai » (p.160), ou le « Tu es cela » lacanien, ce livre foisonnant de possibles reprend aussi la notion d’âtman, « soi du dehors » bouddhiste (p.165) en tant qu’extériorisation du soi ou extase du soi chez Lacan. Contre la mystique, de Sutter, incandescent, soutient la psychanalyse : « non, la psychanalyse ne vous livrera aucune vérité ; non, la psychanalyse ne fera pas de vous des sujets complets ; non, elle ne vous accès aux secrets de votre être – sauf qu’elle vous révélera le principe de la vérité, du sujet ou de l’être, qui est d’être sans autre principe que son Réel en tant qu’impossible » (p.170).
 
Se réconcilier avec cette dimension de l’impossible consiste à accepter l’inacceptable : « le lieu du sujet est toujours ailleurs, autre part ; il n’est pas un lieu propre, mais au contraire le lieu d’une dépossession » (p.173). Autrement dit, le lieu du sujet est le lieu où le sujet n’a pas lieu ; il est le lieu du non-lieu du sujet (p.174). Dans les dernières pages denses de son essai, le fin connaisseur de la pensée chinoise explicite l’affectation, intensification de l’interdépendance de corps : « en Chine, le soi est toujours dehors » (p.181).
 
Il s’agit, pour chaque individu, de s’oublier à savoir que le seul horizon possible est d’être le devenir dans son mouvement impersonnel (p.183). En finir avec soi-même, c’est finalement ne pas être de « parfaits représentants de la catégorie à l’intérieur de laquelle notre identité nous rangerait, comme un bloc de couleur dans un jeu d’enfant » (p.201). 

DÉCEVOIR EST UN PLAISIR

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Laurent de Sutter
Titre : DÉCEVOIR EST UN PLAISIR (Propositions, 3)
Collection : PERPECTIVES CRITIQUES, fondée par Roland Jaccard et dirigée par Laurent de Sutter
Date de parution : avril 2024.

 
« Tu m’as déçu ! ». Qui, aujourd’hui, pourrait se relever d’une telle accusation ? Et qui, aussi, n’y a jamais recouru ? Nous sommes les êtres de la déception, car nous ne cessons de décevoir et d’être déçu. Pourtant, les moralistes n’ont martelé : être déçu, c’est avant tout être la victime d’attentes qui n’existaient que dans notre tête.
 
Mais si ce n’était pas tout ? Et si, derrière la fable morale, se dissimulait toute une politique, une théologie et même une métaphysique ? Et si, derrière la danse de l’espoir et de la déception, des attentes et de leur frustration, se déployait un véritable ordre du monde, décidant, pour nous, de ce que nous pouvons et ne pouvons pas ? et si décevoir était avant tout une manière de s’y soustraire ?
Poursuivant son travail de décadrage des grands concepts issus de la modernité, Laurent de Sutter ajoute un chapitre jouissif au chantier de ses Propositions.
 
Laurent de Sutter est professeur à la Vrije Universiteit Brussel et à Sciences Po Paris. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages couronnées par de nombreux prix et publiés dans une quinzaine de langues, dont, aux Puf, Qu’est-ce que la pop’philosophie ? (2019) et Pour en finir avec soi-même (2021) et Éloge du danger (2022), les deux premiers volumes de ses Propositions.
 
Le titre du présent essai brillant, subversif et incisif, toujours enlevé, part d’une phrase célèbre de Gilles Deleuze dans sa Lettre à un critique sévère in Pourparlers, Paris, Minuit, p.19 : « Décevoir est un plaisir ». Michel Cressole, dans une critique d’une violence inouïe, ajoutait « l’insulte à l’injure » (p.10), en attaquant L’Anti-Œdipe, « dans un geste de demande d’amour aussi débile qu’infantile » (p.11). Laurent de Sutter, fort subtilement, soulève d’emblée le nœud paradoxal : « décevoir, pour la grande majorité des êtres humains, n’est pas un plaisir, mais une honte : il est ce que chacun des efforts mis en œuvre par un individu dans son existence tente d’éviter » (p.13).
 
La formulation deleuzienne relevait donc de l’intention provocatoire au sens d’une stratégie des jurisconsultes romains (id.). La pro-vocation consiste en un appel, une mise en voix. Plus profondément, Deleuze, selon le philosophe belge, par ailleurs éminent professeur de théorie du droit, faisait le procès d’un mode de pensée, indigne et paresseux, reposant sur des « attentes » (p.14). Laurent de Sutter, d’entrée de jeu, porte le fer, chez Cressole, sur « la lucidité, en tant que valeur suprême de celui à qui on ne la fait pas », qui « ne constitue pas l’instrument théorique premier de l’individu pensant, mais bien celui du flic – du fouille-merde qui s’attend à pouvoir dénicher dans les toilettes d’une personne de quoi l’accuser de n’importe quel crime » (p.16).

Le lucide sait à quoi s’attendre. L’auteur du présent petit livre décapant et percutant mobilise Sénèque et de nombreux philosophes, pour démontrer le « refus de céder aux attentes » (p.19) en s’exerçant à leur résister. Il ne faut pas se laisser aller à attendre quoi que ce soit pour se libérer de l’emprise de la contingence. S’éduquer à l’inattente, selon De Sutter, revient à accepter seul ce qui existe au moment où il existe. Dans l’art stoïcien de la « gestion de vie » (p.20), les attentes n’ont justement aucune place car elles conduisent à la déception. Ne rien attendre, c’est ne rien espérer.
 
La pragmatique deleuzienne tient tout entière dans des exercices ascétiques qui permettent « l’assomption de ce qu’il y a » (p.22). L’art des conséquences tirées de « ce qui dépend de nous » lutte contre les attentes vouées à la déception (p.23). Avec une maestria commune à tous ses ouvrages, l’auteur de « Deleuze, la pratique du droit », saccageur d’illusions, massacreur de rêves, nous retourne en fin deleuzien : « Faites, n’attendez jamais » (p.24). Toute attente invite à une projection contre laquelle une relation d’orientation ne signifie jamais un point de départ (p.25).
 
En d’autres termes, sous le règne de leur brutalité, les attentes relèvent du « forçage » (p.28). Laurent de Sutter, remarque la centralité platonicienne de la forme de discipline collective qui consiste à nourrir des attentes dans la religion : « pour qu’il y ait de l’ordre, il faut qu’il y ait des attentes » (p.30). La théorie théologique de l’espérance s’inscrit, comme la théorie politique de l’espoir, dans une logique marquant la possibilité d’un passage à la perfection qui soit incommensurable avec l’état actuel des choses.
 
Recourant tour à tour à Kierkegaard, Huygens, Bernanos ou Ellul, l’anarcho-communiste de la pop’philosophie mine nos concepts occidentaux fallacieux : « l’espérance est le principe de la néantisation de tout ; elle est le principe de la police de ce qui est, sous les auspices d’un rien plus essentiel, plus vaste, plus parfait, que quoi que ce soir » (p.56). Avec Spinoza, l’auteur de ce bref essai très dense nous fait tomber les écailles des yeux revient sur la promesse en tant qu’avance : « il n’y a pas de promesse dans possibilité de trahison » (p.59). Avec Blanchot, il nous décille. La police de l’espérance réside dans un devoir d’attention au sens d’une intensification de l’attente (p.63).
 
Dans une maîtrise tourbillonnante de Freud, Lacan, Barthes, Baudrillard et même Philip K. Dick, Laurent de Sutter nous met en joie dans son érudite férocité : « L’espérance est donc la forclusion de la déception » (p.104). Il nous donne l’énergie de « l’imperfection présente qui fait avancer » (p.113) car décevoir c’est remettre le monde en branle par une réouverture du dehors qui hante toute chose, explorer ses craquelures dans une perte ou un abandon : « n’importe quoi peut se produire : tel est le motto de la déception » (p.114).
 
Il s’agit de restituer au chaos sa dignité productive prône l’auteur de « Hors-la-loi. Théorie de l’anarchie juridique » (Paris, 2020, Les Liens qui libèrent). La déception fondamentale est qu’il n’y a pas d’être mais le « mouvement décevant, parce que modeste et instable, de la vie, de ce qui est, de ce qui arrive et de ce qui vient, de l’espèce d’aspiration par laquelle le devenir se trouve happé, comme s’il s’agissait d’un arc de tension » (p.122). Cette aventure chaque fois nouvelle de l’assomption de ce qui vient nous réjouit.              
 

L’ART DES VIVRES. UNE PHILOSOPHIE DU GOÛT

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Valentin HUSSON
Titre : L’ART DES VIVRES. UNE PHILOSOPHIE DU GOÛT.
Editeur : PUF
Date de parution : janvier 2024.

 
Rien de plus quotidien que l’acte de manger. Rien de plus vital non plus. Mais n’y a-t-il pas davantage qu’une simple nécessité dans l’art d’apprêter les mets et de les goûter ? Dans cet essai gourmand et érudit, traversant avec grâce l’histoire de la philosophie comme celle de la gastronomie, Valentin Husson suggère qu’il y a en effet plus – beaucoup plus. Manger est un art -un art qui relève autant de l’esthétique que de l’éthique, du savoir que de la politique ou de l’écologie. Goûter, c’est apprendre à recréer un rapport avec notre environnement direct.
 
C’est retrouver la saveur possible d’un terroir, d’une saison ou d’un produit. C’est choisir comment s’orienter par la bouche dans un monde qui aimerait décider de notre goût à notre place. C’est, surtout, se réconcilier avec l’idée que la vie puisse être bonne au sens le plus littéral du terme : au sens de sa saveur. Si l’art de vivre était d’abord un art des vivres ?
 
Valentin Husson, philosophe, professeur, enseigne à l’Université de Strasbourg. Il est l’auteur de Vivre (s). Malaise dans la culture alimentaire (Les Contemporains favoris, 2018), et de l’Écologique de l’histoire (préface de Jean-Luc Nancy, Diaphanes, 2021).
 
En guise de mise en bouche introductive, le passionné de cuisine et de vin nous emmène au commencement de l’humanité, dans la domestication du feu et partant la cuisson. La thèse séduit et l’on ressent une volonté d’affirmation solaire et joyeuse mais la position apparaît d’emblée radicale, l’auteur de l’essai d’enfoncer son marteau argumentatif : « la cuisine a rendu possible un développement considérable de nos facultés cognitives et cérébrales. La cuisine est première ; la littérature, seconde ; la philosophie tertiaire » (p.10).
 
Par des jeux de mots potaches inutiles qui obèrent quelque peu sa pensée souvent très juste, pertinente, sensible et incarnée tout au long de l’ouvrage, - « Il n’y a d’art de vivre, aujourd’hui, que parce qu’il y eut un art des vivres… la philosophie première est la gastronomie » (id.) -, Valentin Husson nous montre qu’il fait « bon vivre dans les bons vivres » (pp.14,192). Ailleurs, une formule comme « la justice est une justesse » (p.110), déçoit le lecteur par sa facilité attendue et ne restitue en rien le cœur d’un essai pourtant riche et éclairant sur l’estomac qui fait loi.  
 
On notera, en outre, quelques petites approximations bien pardonnables notamment dans la naissance du concept de restaurant (p.15) où le fin connaisseur de la haute gastronomie parisienne aurait justement gagné à consulter des sources de première main comme la thèse de Rebecca L. Spang, souvent citée mais jamais consultée : « The Invention of the Restaurant. Paris and Modern Gastronomic Culture », Harvard University Press, 2000. Autre exemple : Alain Ducasse est l’un des premiers à introduire un plat végétal dans sa carte mais Michel Bras le fait dès 1978.   
 
Page 17, l’essayiste pose son objet : « le savoir n’est pas une saveur. Et la sapidité n’est pas une sagacité ». Le présent livre prétend traiter, au fond, à contrecourant de notre histoire philosophique occidentale, du fait que jamais la philosophie ne s’est mariée avec l’art culinaire (p.18). Aux nourritures de la terre, le penseur préfère les célestes. On lira avec intérêt les pages consacrées à décrire le concept défait par la sensualité (p.40), la cuisine en tant qu’artisanat d’excellence kantien où le savoir-faire est un savoir-parfaire (p.42), où la précision égale la créativité.
 
En analysant la jardinière de légumes d’Alain Passard ou l’art total de Paul Pairet, le gourmand philosophe enjoué s’engage dans un anti-socratisme où « la cuisine est le présent, d’un éternel à-présent » (p.53). Cette critique de la raison puritaine qui exhibe les raisons du corps que la raison ignore (p.57) définit la gourmandise par l’appétit et non par la faim. Elle nous secoue par une élévation par le bas, « une manière de monter de dessous » (p.61). Après la cuisine des philosophes, le chapitre sur la gastrodiplomatie et l’écologie de l’alimentation resitue l’art diplomatique comme art d’estomaquer les convives (p.77).
 
La belle étude du repas dans sa dimension improductive, festive au sens du « corps à la fête » (p.79) : « le temps perdu à table est un temps gagné » (pp. 83-84) revigore l’esprit au sens où le haut goût oppose l’élégance à la négligence : « négliger c’est couper le lien, le nier, rompre l’élégance du monde, le rendre immonde » (p.99). La pensée « unidiverselle » (p.104) de Valentin Husson nous décentre par une écologie politique. Un livre à lire presque uniquement pour son interprétation virtuose de la soupe d’artichaut de Guy Savoy (pp.130 et sq.), du foie gras en neige à la crème de berawecka d’Olivier Nasti, de la noix de Saint-Jacques à la moelle de Pascal Barbot, la poétique cosmologique et cosmogonique du végétal d’Alain Passard (p.146 et sq.).
 
La cuisine ou l’art de l’acmé du kairos. L’ultime chapitre établit une typologie nietzschéenne de la diététhique : le bon vivant, le jouisseur et l’ascète. Notre mode de vie résulte d’un certain rapport à notre corps : « ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent ne savent ni boire ni manger…seul l’homme d’esprit sait manger » (Brillat-Savarin, Physiologie du goût, p.19, cité page 215).             

Pour un contrat social culinaire du vivant ? Essai sur la gastronomie.

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteurs : Christian SINICROPI, Dr Patrice PAJOT
Titre : Pour un contrat social culinaire du vivant ? Essai sur la gastronomie.
Editeur : SPINELLE, Paris.
Date de parution : octobre 2025

 
Le point d’interrogation revêt toute son importance dans le titre du présent ouvrage car il n’asserte point mais ouvre un champ réflexif sur la pensée de ce que l’on nomme improprement à défaut d’un autre mot : le haut goût. Cette rencontre improbable et souvent impromptue entre un grand chef longtemps récompensé de deux étoiles au guide Michelin, au Martinez, à Cannes, et un psychanalyste lacanien solide, psychiatre, ouvre une voie exploratoire inouïe. Le Dr Patrice Pajot, fasciné par une approche culinaire célébrant la nature et la créativité, découvre dans la manière de Sinicropi, un écho à ses propres questionnements sur l’humain et son rapport au monde.
 
De leurs échanges résulte une réflexion profonde sur la transmission, la perception et la sublimation. Chaque plat incarne une expérience sensible qui transcende le simple plaisir gustatif pour s’inscrire dans une véritable introspection philosophique ou l’art culinaire dialogue avec la pensée. La gastronomie se transmue alors en un langage de l’inconscient, passerelle entre les sens et l’esprit. A la croisée de la créativité et de la réflexion, cette rencontre ouvre une nouvelle perspective : si, au-delà de nourrir le corps, la cuisine éclairait l’âme ?
 
On n’avait pas lu de travail aussi réjouissant depuis François Ladame, Un psychanalyste chez Guy Savoy, PUF, 2007. Le présent ouvrage pousse plus loin l’enquête avec la sagesse antique et futuriste de Christian Sinicropi : « Le vivant est un chef d’œuvre inachevé qui se réinvente avec ou sans nous » (p.8) et la théorisation incarnée de Patrice Pajot : « comment naît un artisan cuisinier qui va devenir un artiste dont l’outil est la cuisine » (id.). L’avant-propos s’applique à expliciter la collaboration insolite entre les deux auteurs. La cuisine originelle du chef du Martinez auréolé de deux étoiles jusqu’en 2023 présentait déjà des linéaments d’introspection et d’analyse sur une réflexion existentielle à partir de deux éléments : la nature et l’être humain.
 
En effet, l’alimentation définit l’état de santé de notre cerveau et de notre psyché, notre bien-être et la santé de notre environnement s’interconnectent. D’ailleurs, un des concepts centraux de Sinicropi tient dans la cuisine originelle et son art qui fonde une expérience de l’interconnexion (p.9). L’ouverture culinaire implique de vivre culinairement le contrat social du vivant qui appelle de « s’immerger dans la philosophie » (id.). Remarquons, d’emblée, que le cannois Christian Sinicropi a toujours excédé sa seule fonction de chef et ambassadeur de la cuisine français et provençale : plongeur sous-marin, chercheur, céramiste. Il établit, depuis quelques années, une véritable pensée de la cuisine avec une architecture conceptuelle.
 
Les « considérables », quasi énantiosème, s’arriment à l’humain dans son paroxysme : chaque plat se déduit d’un dialogue entre l’art culinaire, l’imaginaire et notre rapport au sensible (id.). Ce livre expose l’enroulement de chaque convive dans une expérience sensorielle singulière où chaque bouchée matérialise l’harmonie avec la nature mais également une conscience collective de notre place au sein de la biodiversité. C’est une tentative rare de célébrer le vivant dans un respect, un échange, un questionnement qui structurent l’immersion dans le goût. L’évolution dans la sublimation fait l’objet d’une présentation spécifique.
 
Dans sa préface, Chiara Vecchiarelli, docteure en philosophie, met l’accent sur l’imaginal dans la théorie de Sinicropi (p.12) au sens où il fait « penser la matière et donne corps à la pensée » (id.). L’imaginal de l’artiste du vivant qui accomplit des opérations vitales qui touchent à la métamorphose, se définit comme une « opération traversée par le frémissement de la rencontre ». Les considérables donnent lieu à la création gustative. Le Considérable se nomme alors « le moment du vivant » (p.13). La chercheuse en art et esthétique caractérise le contrat social culinaire en tant qu’élaboré dans le présent ouvrage comme « cette cuisine qui nous nourrit en se nourrissant de la relation, jamais dans l’après-coup de la vie mais toujours dans son efflorescence » (id.).
 
La mue imaginale active le quiescent. Bien plus encore, Sinicropi nous annonce que « le considérable garde en lui la mémoire du commencement » (p.14). Dans la cuisine, art de la relation, les produits composent des écosystèmes éphémères qui se présentent à nous en-deçà de toute partition ente l’intellect et les sens. Christian Sinicropi touche quand il évoque clairement dans une position mystique ou soufie, son commencement (p.16) en précisant ne pas vouloir « endosser le costume de l’imposture » (id). Il évoque ses valeurs cardinales : « courage, ensemble, amour, rigueur, savoir-faire, transmission, partage » (p.17).
 
Le voyage s’effectuera en vingt mouvements (p.19), de la conscience du commencement, à la mémoire, de l’urgence à honorer une créature vivante, végétale ou marine à l’apprentissage éternel de l’évidence. Les auteurs, avec courage, tiennent des positions fermes afin de pauser les jalons de leur vision : « l’ignorance crée des névrosés égocentriques qu’elle nourrit de son sein avec son lait au syndrome narcissique » (p.27). Cette tentative de réflexion profonde sur notre écosystème en transmutation culinaire se propose de sublimer le vivant en immersion dans ce milieu « originaturel » (p.29).

Dans un souci définitionnel, le contrat social culinaire c’est-à-dire l’acte de cuisiner comme langage sacré et pacte du vivant (p.34) nécessite une psychanalyse du goût. Le concept de Considérable diffère justement de la notion de produit. Il mérite un regard, un égard, une cuisine « de l’âme » (p.36) : « le goût primaire définit la singularité et la préservation identitaire du Considérable. C’est la pureté dans son imperfection » (p.36). Christian Sinicropi, dans cet opus dense et fouillé qui dénote d’un effort de penser en artiste les parfums, les saveurs et les couleurs, œuvre pour les générations futures dans leur droit à vivre la nature à leur tour.
 
Dans son exploration de l’anatomie du Considérable, l’ancien Chef du Martinez interroge des degrés de vie et d’oxydation, série des seuils de saturation, de texture, de cuisson solide, liquide ou gazeuse. Le mouvement, pulsation et dynamique du sensible, se réalise dans un futur immédiat (p.46), « forme de conscience de l’éternel » (id.). On lira avec intérêt les pages sur la mémoire des sols, la micorisation (p.50), la cuisine qui accompagne le vivant jusqu’à son ultime résonance (p.52).
 
Afin de réaliser son anatomie du goût (Cf. page 59 en 6D), de traverser la chair du sensible, de révéler l’invisible du gustatif, le grand chef possède un laboratoire de recherche appliquée d’extraction (p.56) qui permet d’identifier, de distinguer, d’harmoniser les notes d’arômes, les notes de saveurs et les nuances sensorielles qui peuplent le vivant (p.56). Ne pas négliger, dans ce texte bref mais ruminer intensément, la partie XVI Temps (p.60) qui traite de la céramique comme enveloppe charnelle.
 
Le Docteur Patrice Pajot approfondit l’analyse dans plusieurs sens : « la culture peut-elle sauver la nature ? » (p.88).  Face à ce malaise au sens freudien, l’homme optera-t-il pour le déni de la condition humaine ou la sublimation, création à parti du « manque-à-être » ? : « si la cuisine est un art, elle est entre symptôme et sublimation » (p.103). Un livre singulier et précieux qui ouvre des horizons riches et bien des perspectives voire une autre dimension grâce à une architectonique conceptuelle inspirante.        

On ne parle pas la bouche pleine

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Alain Kruger et ses invités
Titre : On ne parle pas la bouche pleine
Editeur : Albin Michel
Date de parution : 13 novembre 2025

 
Dans le présent volume, roboratif mais jamais indigeste, fruit d’une sélection savoureuse issue de la fameuse émission éponyme diffusée sur France Culture entre 2011 et 2018, à déguster telles des miscellanées sur le « monde vu du ventre » (p.412), Alain Kruger ouvre une véritable encyclopédie culturelle de la chère et du festin. Avec gourmandise et générosité, ses invités brillent tour à tour : gaieté ou fantaisie, histoire de la mappemonde et géographie des aliments, esprit libre et zeste de folie.
 
Le producteur du Cercle sur Canal+, ex directeur-rédacteur en chef des magazines 7 à Paris, l’Autre Journal et Première, nous convie à un voyage dans la littérature, le cinéma ou la religion, les sciences naturelles, en tout lieu et en tout temps, pour picorer des morceaux choisis qui nous entraînent à travers l’histoire de l’alimentation aux côtés de ceux qui cuisinent et se délectent. Parmi les convives, la diversité des perspectives ne manque pas : La Fontaine et les animaux des fables, Saint Augustin et la délectation de l’illicite, les jeûnes de Don Quichotte et la panse de Sancho, les banquets qui expirent chez Shakespeare, la chair de Proust et La Grande Bouffe.
 
La mise en bouche oint une anagramme poétique de Jacques Perry-Salkow à partir du titre de l’émission culte :  poulpe poêlé à l’anis en branche. Alain Kruger y conte avec délectation la naissance estivale du programme avec son ami Bruno Verjus. En l’été 2011, la petite bande de néophytes radiophonique n’en mène pas large car elle va rencontrer des personnalités de la vie « culturelle et agri-culturelle » (p.9). Durant huit ans, la tendresse pour la langue française et la gourmandise ne cessera jamais car « il y avait une chaîne de l’amitié entre les invités qui se recommandaient les uns aux autres » (p.11). Que ce soit avec la maraîchère Annie Bertin ou le vigneron Aubert de Villaine, l’écrivain Ryoko Sekiguchi ou le célèbre invisible François Simon (p.10).
 
Puisées parmi 500 émissions, en plus de 400 pages, celles retenues dans le présent livre se présentent plutôt sous la forme d’une « encyclopédie culturelle de la gourmandise » (p.12) à ne pas dévorer d’une seule traite mais à saisir par morceaux choisis, effeuiller par « association d’idées et de sujets » (p.12). Le menu s’avère aussi riche que divers. D’emblée, le théâtre de la bombance culmine avec le toujours éblouissant et virevoltant Patrick Dandrey sur la concaténation festive de la dévoration dans les Fables de la Fontaine : « on mange beaucoup dans les fables; et même, pour le dire ainsi, qu’on s’y « entre-mange » à satiété » (p.27).
 
Avec une rare jubilation érudite presque hilare qui ne s’installe pas dans la prose jargonneuse, le professeur à la Sorbonne distingue en sautillant nourriture immédiate et nourriture élaborée, nature et culture, « la langue qui mâche jusqu’à la langue qui parle » (p.29). Finement, il découvre un « modèle réduit de la gastronomie » dans le « secret de la cuisine poétique » de la Fontaine (p.29). Dandrey explicite, dans la sophistication de la diction, un plaisir de mâcher les mots pour les savourer (p.30). Articuler équivaut à manger le langage en le savourant, en extirper le goût, les arômes, le sucre et surtout le suc. Les fables forment une miniature de la dévoration universelle qui donne la clef du grand.
 
Dans un remarquable chapitre intitulé « De la panse de Sancho aux jeûnes de Don Quichotte », l’académicienne Florence Delay, récemment disparue, nous montre l’obsession de la faim et de la soif au Siècle d’or (p.49). Jacques-Noël Pérès, théologien luthérien, explore l’importance de la table dans l’œuvre de Victor Hugo et notamment de la soupe dans Les Misérables (p.57). Le savant côtoie le rire dans ce livre aux miroitantes facettes. Sergio Honorez évoque, par exemple, la morue aux fraises et les crêpes montgolfières de Gaston Lagaffe (p.65). Les plats « gastonomiques » : quenelles de cervelles aux airelles, choux de Bruxelles à la cannelle et paella au chocolat (p.67).
 
Yuji Murami, dans « la chair de Proust : un art violent », étudie la puissance érotique des mets dans la Recherche (p.79). Les huîtres, par leur sensualité, renvoient intimement à la sexualité (p.80). Ailleurs, la dimension religieuse de la table se joue dans les métaphores chrétiennes convoquées (p.84). Celui qui voulait que son style soit aussi brillant, clair et solide qu’une gelée (p.91) fait naître la cuisine en tant qu’art de la mémoire. Nathalie Vienne-Guerrin nous plonge dans les banquets shakespeariens (p.93), mélange de culture au service de la sauvagerie (p.100).
 
Patrick Dandrey saisit la table sur les tréteaux de Molière (p.105), les valets gourmands et les serviteurs chapardeurs. Il ironise sur le titre de la présente somme : « un bon comédien doit aussi savoir parler la bouche pleine, ou en tout cas faire comme si » (p.106). Tout en décortiquant la célèbre formule de l’Avare, acte III, sc.I, le pertinent universitaire revient sur la comédie en tant que repas partagé dans un cadre  de commensalité et de gastronomie : « lieu de pensée et lieu de parole échangées, d’alternance entre la bouche qui mange et la bouche qui converse, la vie du corps et celle de l’esprit, dans un partage de leur puissance et de leur jouissance justement médité et équilibré – car parler la bouche pleine serait plus qu’une faute de goût, ce serait une violence faite à la juste répartition de la jouissance physique et intellectuelle, à l’équilibre entre les plaisirs du corps et de l’esprit, équitablement répartis et satisfaits » (p.127).
 
La partie consacrée à la table de Louis XIV, à Versailles, par Marie-France Noël et Roland de l’Espée, intitulée « La Bouche du Roy » captive autant qu’elle sidère (p.129). Cette immense cantine sustente 3 à 5 000 bouches par jour. Le repas du roi obéit aux règles d’un spectacle millimétré. Le roi mange sans cesse dans des repas ritualisés, du petit matin au souper, jusqu’au milieu de la nuit (p.131) et au festin dans des circonstances exceptionnelles. Jean-Claude Bonnet dans « Les rôts et les mots de Diderot » (p.137) nous instruit sur le repas, au cœur de l’œuvre de l’auteur du Neveu de Rameau : « il est le premier à faire d’un groupe d’amis à table une sorte de totalité organique. Les amis qui se connaissent depuis longtemps en viennent, selon lui, à composer une espèce d’orchestre de chambre ».
 
Diderot distingue la faim qui fait crier notre estomac de l’appétit, plus intellectuel qui suppose le goût (p.143). Manger forme une distraction suprême, un art de vivre, plongé dans un état second, de merveilleuses amitiés, d’étonnantes rêveries à plusieurs : « Dans les repas si magnifiquement vivants et volatifs de Diderot, il y a en vérité un festin d’immortalité qui se prépare » (p.145, non numérotée). Plus loin, Jean-Claude Bonnet, dans « Les écrits et les cris du ventre de Paris » (p.147) nous donne une singulière étude sur l’immense œuvre oubliée de Louis-Sébastien Mercier, auteur du « Tableau de Paris » (1788), qui peint le ventre de Paris en inventant le badaud par la question du regard : « les Parisiens sont des badauds » (p.148).
 
Dans la partie dédiée aux cuisiniers et passeurs de légendes, beauté du geste et intelligence de la main, on trouvera un magnifique portrait de Carême, « roi des chefs, chef des rois et des empereurs », inventeur du chef artiste, par Pascal Ory (p.157). Michel Oliver, célèbre figure joyeuse et télévisuelle de la gastronomie comme son père, Raymond Oliver nous offre, dans « La cuisine est un jeu d’enfants terribles », un témoignage très émouvant sur le Grand Véfour et « son atmosphère d’amour » (p.175) mais aussi sur Jean Cocteau (p.171). Il évoque également son grand-père, Louis Oliver, fabuleux cuisinier, chef saucier d’Escoffier, au Savoy, à Londres (p.176).
 
 
Quelle généalogie ! Une seule confidence sur son client au Bistrot de Paris, auteur de La Javanaise, réconcilie avec la vie : « Serge Gainsbourg venait deux, trois fois par semaine en voisin, dans mon restaurant, 33 rue de Lille. Il était d’une élégance extraordinaire, c’est le seul homme qui pouvait dire : « Michel, tu choisis mon vin », et quand il aimait le vin, il ajoutait : « Ce vin remarquable, s’il te plaît, donne la même bouteille à la cuisine » (p.179).
 
Viennent ensuite des beaux textes touchants de deux génies culinaires contemporains, Pierre Gagnaire (p.183) et Alain Passard (p.201) et la vie tellement poignante de Bernard Pacaud (p.191) avec Lacan chez Peyrot qui justifient, à eux tout seuls, l’acquisition du livre pour tout fervent de l’histoire de la cuisine et de son présent. Thierry Marx, en chef samouraï (p.211), personnalité culinaire au chemin si original, nous parle de l’art de l’omelette. Au chapitre des goûts et des saveurs du Levant au Couchant, on lira avec jubilation les pages inspirées de Chantal Thomas sur son intimité avec l’huître du bassin d’Arcachon (p.221), les étincelantes pages de Xavier Girard sur le goût de l’oursin (p.231), « le plus obscur des animaux à coque » (p.233).
 
La « poétasse » phocéenne Liliane Giraudon se charge de l’ail, marqueur social, sexuel et rituel (p.243). On se penchera avec alacrité sur le Foul sentimental du grand Tobie Nathan, cette fève de son enfance cairote (p.261). On s’arrêtera, en outre, sur les merveilleuses recettes de Monique Lévi-Strauss (p.279) : canard aux huîtres, blinis, pot-au-feu, chou rouge aux pommes. Evoquant les végétaux japonais, elle écrit : « manger, c’était un peu comme si nous allions au cinéma » (p.282). La dernière partie de ce bel ouvrage sphérique traite des nourritures terrestres et spirituelles, de l’agriculture, des cultes et des cultures (p.287).
 
Le frère dominicain du couvent de l’Annonciation à Paris, Jean Pierre Brice Olivier réfléchit sur l’hostie (p.289). Il ne faudra pas faire l’impasse non plus sur la belle étude sur « Saint Augustin et sainte Monique : la délectation de l’illicite » par Jacques-Noël Pérès (p.301) ou sur le rôle bienfaiteur des lombriciens par Marcel Bouché (p.309), l’agroforesterie par Geneviève Michon, le hamburger par le sulfureux et visionnaire Jacques Borel (p.341) et pour finir, la gorestronomie ou ce que mangent les zombies par Philippe Royer (p.387). Un livre foisonnant qui n’omet pas « La Grande Bouffe ou l’art de creuser sa tombe avec les dents » par l’excellent Philippe Sarde qui saisit le tragique mélancolique de ce film iconique (p.408).
 

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