Par Fabien Nègre
Auteure : Élise Marrou
Titre : LUDWIG WITTGENSTEIN
Collection : Que sais-je ?
Editeur : Presses Universitaires de France
Date de parution : 8 octobre 2025
Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est désormais reconnu comme l’un des plus grands philosophes du XXe siècle. Sa pensée est pourtant encore cantonnée à des dichotomies caricaturales (entre le dire appauvri de propositions pourvues de sens et la profondeur du silence) ou réduite à des slogans (« la signification, c’est l’usage »). Pour rendre justice à la révolution engagée dans le Tractatus logico-philosophicus et, par la suite, dans les Recherches philosophiques, Élise Marrou retrace l’itinéraire singulier du philosophe viennois en revenant sur l’exigence de clarté qui anime sa méthode.
Cette nouvelle manière de faire de la philosophie ne se réduit pas au traitement de questions langagières, elle a durablement marqué les divers champs de la philosophie ainsi que les sciences sociales.
Ancienne élève de l’ENS-Ulm, Élise Marrou est maîtresse de conférences en philosophie générale et contemporaine à Sorbonne Université. Auteure d’une Introduction à De la Certitude (Ellipses, 2006), elle a notamment dirigé, avec Pascale Gillot, l’ouvrage Wittgenstein en France (Kimé, 2022).
Dès l’entame du premier « Que sais-je » dédié à l’un des plus grands penseurs du XXème siècle, la chercheuse qui a consacré sa thèse, en 2009, à Paris I Sorbonne, aux « Solipsisme(s) : la résistance d’un problème dans la pensée de Wittgenstein », nous emporte avec ferveur dans un itinéraire jalonné de scintillantes singularités (p.5). En effet, en seulement deux ouvrages; le court et célèbre Tractatus logico-philosophicus (TLP), successivement traduit par Pierre Klossowsi, Gilles-Gaston Granger ou plus récemment Christiane Chauviré (2021) et les Recherches philosophiques (RP), Ludwig Wittgenstein provoque une révolution philosophique.
A raison, Élise Marrou commence par écarter les simplifications dont le singulier viennois a souvent fait les frais. Il ne se réduit pas à un philosophe du langage mais s’intéresse aussi aux questions comme la souffrance, le doute ou la certitude. En outre, son œuvre a influencé durablement les sciences sociales (p.6) notamment les sociologues Jean-Claude Passeron ou Pierre Bourdieu. Par ailleurs, il influencera les artistes - poètes, compositeurs, scénaristes, romanciers contemporains - jusqu’au Quelque chose noir de Jacques Roubaud (Cf. la communication récente d’Elise Marrou au Colloque de Cergy du 18 octobre 2025 : « “Devant ce silence inarticulé” : Wittgenstein à contre-emploi »).
Né le 26 avril 1889, Wittgenstein grandit dans un palais, entouré d’œuvres et de musique et fera don d’une partie de sa fortune à Rilke, Trakl ou Kokoschka. Rien ne le destine à la philosophie mais il découvre la logique mathématique lors de ses études d’ingénieur à Manchester. Frege, à Iéna, l’envoie voir Russell, à Cambridge, le qualifie de génie, « passionné, profond, intense et dominateur » (p.8, in R. Monk, Wittgenstein. Le devoir de génie, Paris, O. Jacob, 1993, p.56). Elise Marrou pointe d’emblée la saillance : « pour lui, la philosophie n’est pas déductive ou explicative, mais purement descriptive » (id).
Elle ne relève pas de la science ni de l’épistémologie. En 1913, il veut se retirer dans la solitude de la forêt norvégienne. En 1914, il s’engage comme artilleur volontaire et combat vaillamment sur le front où il achève l’écriture du Tractatus en 1916. Après la guerre, réinstallé à Vienne, songeant à devenir moine, il réussit un concours pour enseigner, en instituteur en Basse-Autriche. Il entretient une correspondance avec son ami John Maynard Keynes, connu à Cambridge. Cette trajectoire singulière l’amène à se faire architecte.
Élise Marrou souligne pertinemment la comparaison entre philosophie et architecture (p.11) en citant un passage des Remarques mêlées : « Le travail en philosophie – comme à beaucoup d’égards, le travail en architecture – est avant tout un travail sur soi-même. C’est travailler à une conception propre. A la façon dont on voit les choses. (et à ce que l’on attend d’elles) » (p.29). De retour à Cambridge, à Trinity College, grâce à Keynes, en 1929, Wittgenstein revient sur la scène philosophique. En professeur remarquable, il élabore sa « méthode » descriptive, il perçoit les faiblesses du Tractatus. Il consacre les dernières années de sa vie à clarifier les concepts de la psychologie. Il meurt jeune, d’un cancer, à 62 ans, sans pouvoir achever la rédaction de son œuvre ultime : De la certitude (p.12).
Dans ce « Que sais-je » solide et limpide, tout à la fois didactique et novateur sur l’actualité philosophique du penseur de Cambridge, la maîtresse de Conférences en Sorbonne éclaircit la puissance de la radicalité méthodologique wittgensteinienne : « l’entrée en philosophie ne résulte pas d’une décision mais de la butée sur un problème dont on ne peut se déprendre « qu’en remontant à la racine même de l’incertitude » (RC, I, § 15, p.11) » (p.13). La philosophie consiste à affronter des séries de problèmes précis et situés afin de les dissoudre. Cette pensée révolutionnaire forme aussi un renversement axiologique : « la philosophie n’est pas une théorie mais une activité » (id).
Les problèmes philosophiques nous hantent, nous taraudent comme d’intenses inquiétudes. Tout le travail wittgensteinien consiste, comme le synthétise excellement Élise Marrou, à « défaire la métaphysique sans entretenir l’espoir de s’en dégager définitivement » (p.14). La rupture introduite contre la tradition tient dans une clarification qui consiste précisément à introduire de la clarté dans des propositions confuses et embrouillées (p.18). La réponse à un problème situé ne relève en rien de la théorie mais d’une transformation pratique.
Le chapitre premier du livre se focalise sur le Tractatus et la clarification logique des pensées (p.23). Elise Marrou rappelle justement que la philosophie se définit, en l’occurrence, comme une critique du langage et ainsi « la clarification opère au niveau des symboles, c’est-à-dire des signes en usage, pourvus de sens » (p.24). La philosophie, pour Wittgenstein, ne ressortit pas à une systématique mais à une méthode de recherche descriptive de la clarté : « elle est cette pratique de clarification des confusions qu’elle traque dans la langue » (p.36).
Le chapitre II, intitulé « Jeux de langage et modélisation », s’ouvre sur un exposé magistral de l’interprétation wittgensteinienne de l’apprentissage augustinien du langage (p.48). Elise Marrou montre clairement que, contre le modèle augustinien qui dissocie la pensée et le langage dans une dimension ostensive, Wittgenstein, dans ses Recherches philosophiques, renverse ce présupposé en démontrant qu’ « apprendre à penser, c’est d’emblée apprendre à exprimer sa pensée » (p.52). L’apprentissage du langage ne se limite pas à l’apprentissage de la dénomination.
L’auteur du Dictionnaire à l’usage des écoles publiques (Wörterbuch für Volksschulen, 1926), publié de son vivant, introduit un antidote majeur : les jeux de langage. Ces systèmes primitifs de communication correspondent à des systèmes de sens à part entière donc à des totalités soumises à des règles (p.55). Ces « modèles réduits de communication » (p.56) ne réglementent en aucun cas la langue. Ils proposent des modélisations qui privilégient l’action. Plus loin, la présentation du recours aux ressemblances de famille, « réseau de parentés, d’apparentements, de ressemblances et de dissemblances, de chevauchements » (p.66) déploie une autre « disruption » : une critique de l’archétype qui ne renonce pas aux essences (id).
Elise Marrou y insiste, dès l’abord : « c’est un philosophe au travail oscillant sans relâche entre obsessions métaphysiques et dénouages patients de ce qu’il appelle ses puzzles, par une description orientée de nos usages langagiers. C’est le sens thérapeutique que Wittgenstein assigne à la philosophie » (p.14). Après l’exposé de la séquence des règles qui forme le point focal des Recherches, la chimère d’un langage privé (p.90) ou l’autorité en première personne (p.88), le chapitre III examine l’intime ou « ce qu’il y a de plus partagé » (p.98).
On lira avec grand intérêt les ultimes pages de ce livre court mais dense - toujours lumineux nonobstant la difficulté non dissimulée du labyrinthe conceptuel wittgensteinien parfois énigmatique ou déroutant - sur les « institutions de l’intériorité » (p.111) selon l’expression de Pierre Pachet et la grammaire du cœur (p.115). Dans ces trois pages conclusives ferventes et ramassées, Élise Marrou revient sur la conception de la philosophie selon Wittgenstein. On n’y vient pas pour acquérir des certitudes.
On se met en chemin de philosopher par nécessité, « parce qu’une question, un puzzle ou une énigme, nous oppresse et ne nous laisse pas en paix » (p.120). Un problème philosophique ne consiste surtout pas dans une spéculation : « il prend la forme et l’aspect d’une anxiété profonde, d’une désorientation, d’une perte de repères » (id). La philosophie se pratique pour dissoudre les problèmes, faire s’évanouir l’anxiété à la manière d’une thérapie (p.122).
Par Fabien Nègre
Auteur : Éliette ABECASSIS
Titre : 45 rue d’Ulm
Editeur : Flammarion
Collection : « Retour chez soi »
Date de parution : 8 octobre 2025.
« En franchissant le porche du 45 rue d’Ulm, je sais que j’ouvre la boîte de Pandore. Je ne suis pas revenue à l’Ecole Normale Supérieure depuis que je l’ai quittée, il y a trente-cinq ans. J’étais de la promo 1989, qui a vu chuter le mur de Berlin et connu les années de sida. J’ai retrouvé à la cave le carton où j’avais rangé le courrier de mes quatre années d’étudiante. Il contenait bien plus de lettres que dans mon souvenir. Des lettres d’amour, d’amitié, et parmi elles, une enveloppe jamais décachetée. J’ai résisté à la tentation de l’ouvrir. Je le ferai ce soir, dans ma chambre, la thurne BF 250, où j’ai eu l’idée de réunir mes amis d’autrefois, ceux que je côtoie toujours et ceux que je n’ai pas revus depuis 1993. Ana, Alexis, Catherine, David H., David S., Rose, Stéphane, Jérôme, Jean-Paul, Hélène, Marc, Henri. Et maintenant que je les attends, je me demande bien lesquels d’entre eux vont venir me retrouver, ce soir, dans cette école mythique sur laquelle quatre ouvrages seulement ont été publiés, tous par des hommes. J’ai moi-même écrit une trentaine de livres, mais jamais à la première personne. Je parle donc de moi pour la première fois dans celui-là ».
Normalienne, agrégée de philosophie, Éliette ABECASSIS signe le troisième livre de la collection « Retour chez soi ». Autrice de nombreux livres, essais et romans, parmi lesquels Qumran, Sépharade, Un heureux événement (Albin Michel), et le dernier, Divorce à la française, paru en 2024 (Grasset), elle retourne sur le lieu des émotions de son entrée dans ce monastère laïque et républicain unique au monde. Attirons d’emblée l’attention du lecteur sur l’originalité de la collection dans laquelle s’inscrit ce livre saisissant et à bien des égards aux multiples niveaux enchevêtrés d’appréhension.
La Collection « Retour chez soi », conçue et réalisée par Amélie Cordonnier et Stéphanie Kalfon, sous la direction d’Alix Penent, rendons grâce à ce gynécée créatif et pertinent, se distingue, en effet, par une ligne éditoriale de littérature qui « offre à des écrivains la possibilité de revenir, dans un récit, des années plus tard, dans un lieu de leur enfance ou de leur adolescence, un lieu du passé quitté depuis longtemps mais qui palpite encore dans la mémoire. Le temps d’une journée et d’une nuit, ils en auront, pour eux seuls, les clés. Qui n’a pas rêvé de retrouver l’endroit qui l’a forgé ? Les écrivains livreront le récit intime de cette expérience du retour, des souvenirs qui demeurent, se ravivent et parfois se perdent » (p.6).
L’épigraphe de l’ouvrage, condense, à elle seule, la trame qui traverse tout le livre : « L’École normale supérieur n’enseigne qu’une seule discipline à ses élèves : la liberté », - exergue digne d’un frontispice -, de la plaquette adressée aux admis de la promotion 1991 (p.9). Les premières pages très fortes nous troublent autant par leur affirmation victoriale que leur fragilité solaire et vacillante d’enquête de roman policier. Le retour dans le temple de la sapidité du savoir ne s’ancre pas sans une certaine hauteur : « l’École, la seule, la vraie, l’unique : L’École normale supérieure de la rue d’Ulm, Paris 5e arrondissement » (p.13).
L’autrice au 35 ouvrages traduits dans le monde se prend d’un vertige à l’idée de parler à la première personne : « Je n’aime pas évoquer ce moi haïssable » (id.). Il faut rappeler, ici, que peu de livres existent sur l’ENS-Ulm et qu’ils s’affichent tous au masculin. Sur ce monastère laïque et républicain secret, on consultera Rue d’Ulm d’Alain Peyrefitte ou Le Cloître de la rue d’Ulm de Romain Rolland (p.43). On distinguera l’ouvrage classique de Jean-François Sirinelli, « Khâgneux et normaliens des années vingt. Histoire politique d'une génération d'intellectuels (1919-1945) » issu de sa thèse pour le doctorat d’État, soutenue en 1986 à l’Université de Paris X-Nanterre.
Du présent récit attachant émerge justement ce concept de « génération intellectuelle » ou d’« horizon générationnel » cher à Jean-Pierre Vernant (p.97, 124). La génération intellectuelle se forment sur des évènements fondateurs qui constituent des expériences partagées créant une conscience collective (id). Chaque page donne une leçon d’excellence notamment la différence nodale entre les écoles qui enseignent une posture et l’École qui montre comment « réfléchir, contester, dans une relation à la connaissance » (p.15) qu’Éliette Abécassis qualifie de « passionnelle » (id.). Le 45, rue d’Ulm forme des chercheurs, des amoureux de la sagesse à la curiosité insatiable dans un ethos du savoir bien loin d’une attitude (p.45).
La normalienne ne cache pas, pour autant, la souffrance de ces années infernales de préparation (pp.60-64) et son masochisme requis pour intégrer : « trois ans de travail acharné, trois ans à ne pas sortir, à rester étudier jour et nuit jusqu’à des heures inconnues, à ruser avec le sommeil et repousser sans cesse les limites du corps, de l’esprit, de l’intelligence, du temps, de la mémoire, de la volonté, jusqu’à la folie » (p.18). Celle qui s’attribue le complexe « du vilain petit canard » (p.19) décrit la joie méritée et miraculeuse de l’entrée, la fête de l’admission.
D’une lucidité implacable sur elle-même avec un sens de la formule inouïe, « la poupée qui dit non » (p.20), se souvient « d’une jeune fille de vingt ans, épuisée de fatigue, bourrée de complexes et de bouquins, perfusée de pensées, d’angoisses et de névroses qui a accompli un marathon » (id). Le sentiment de gratitude s’étend à tous les héritages familiaux, aux parents (pp.65-66) mais également aux professeurs qui allumèrent l’étincelle, aux anciens, aux maîtres : « merci Norbert Engel, d’avoir cru en moi. D’avoir douté de tout, mais pas de vos élèves. Merci à vous, mes professeurs, qui faites le plus beau métier du monde » (p.26).
L’ENS-Ulm possède également son lexique spécifique de petit royaume, déployé tout au long de la narration. L’entrée de l’établissement qui porte le nom d’une des plus glorieuses conquêtes napoléoniennes se nomme Acquarium. Le Bocal qualifie le journal des normaliens. Le tapirat signifie les cours pour les élèves de prépa. La thurne délimite une chambre quasi monacale (p.40) : « je pourrai rester dans ma thurne et ne jamais la quitter, j’y suis pour l’éternité » (p.41). La thurnage, savant système concocté par les élèves scientifiques, distribue les chambres de façon équitable (p.38). Les poissons rouges s’appellent Ernest et « l’ernestisation » (p.34) correspond à une « immersion forcée » (id.) des polytechniciens dans le bassin éponyme. Les caïmans ou agrégés répétiteurs veillent au grain pour le prestigieux concours de sortie bien connu pour sa difficulté : l’agrégation de philosophie. Les « Talas » désignent le groupe des étudiants catholiques de l’ENS parmi lesquels Bruno Le Maire s’illustrait déjà.
A d’autres moments, l’archicube sensible évoque avec précision la poésie des pas dans l’Ecole : « car j’ai vécu de vous attendre, et ma vie n’était que vos pas » (p.36). Dans ce phalanstère, des lieux imposent le respect telle la bibliothèque, « univers parallèle dont le silence et la solennité nous obligeaient » (p.37). Dans cette abbaye de Thélème (p.47), se rencontrent des personnes hors-norme, se croisent des gens singuliers, des « âmes immenses » (p.128) et la romancière affirme sa vie dans une perspective neuve à l’heure des premières amours : « j’étais entourée de jeunes hommes brillants, intelligents, vivants, tangibles, sensibles et suprasensibles…ils étaient fous, de cette folie charmante et douce qui nous fait chavirer le cœur et qui nous emmène vers l’infini » (p.49 ou page 100 sur les « angoissés de la relation »).
Plus loin, Eliette Abécassis, toujours juste et parfois d’une fragilité si granitique (p.68 : Cf. le dialogue difficile avec sa fille), subsume l’esprit ulmien qui prévaut : « nous étions épris de cet idéal de vie, à la fois communautaire et laïc, où chacun était différent, mais unis par le désir d’être libres en pensée et de débattre, même et surtout lorsque nous n’étions pas d’accord » (p.55). Une autre caractérisation sociologique des normaliens résulte dans le fait qu’ils ne surgissent jamais là où on les attend (p.109). Mieux, « ils ont l’art de prendre la tangente » (p.113). Témoin, par exemple, la « trajectoire phénoménale » (p.111) d’un Barthélémy Faye.
Au chapitre 13, chemin faisant, une certaine nostalgie s’installe, qui soudain envahit, sur le temps vertigineux et hallucinant : « on n’a jamais fait mieux qu’être ensemble » (p.141). Les passages sur la montée clandestine sur les toits de l’École attendrissent par leur romantisme urbain, entre ciel et terre, sur « la canopée des immeubles » (p.156). Ce livre, empli d’amour et de joie, si riche d’enseignements, à partir d’un témoignage et des retrouvailles d’une promotion dans un lieu iconique, nous donne à voir et à comprendre l’esprit ulmien dans toute sa splendeur et nous enjoint délicatement à le rejoindre : « Ici, nous avons découvert la pensée dans ce qu’elle a de plus noble et de plus grand, cette faculté de toujours écouter pour apprendre, d’envisager le monde comme un grand champ de recherche, de questionnement et non de certitudes, et c’est à ce prix que nous formons à jamais une famille d’esprit : de droite ou de gauche, talas ou anti-talas, religieux, agnostiques, athées, nous nous sommes aimés » (p.142).
Par Fabien Nègre
Auteur : Thomas PORCHER
Titre : LE VACATAIRE. Expérience vécue de la précarité à l’université
Éditeur : STOCK
Date de parution : avril 2025
De 2006 à 2011, Thomas PORCHER raconte ses vacations dans plusieurs universités. Le vacataire, enseignant non fonctionnaire, perçoit une rémunération à l’heure de cours, touche son salaire tous les semestres. Il ne bénéficie d’aucun congé payé ni allocation chômage. Ce statut d’une extrême précarité concerne, aujourd’hui, deux tiers du personnel enseignant sans qui les universités ne pourraient fonctionner. Dans cet ouvrage, l’auteur retrace une journée de sa vie d’alors. Il y évoque les difficultés quotidiennes, les souffrances et les répercussions de la précarité au travail sur la santé physique, mentale et les autres sphères de la vie.
Il s’interroge, plus profondément, sur les choix politiques qui amènent à précariser, dans l’indifférence quasi-générale, les services publics et leurs personnels depuis plus de trente ans. Economiste et essayiste, Thomas PORCHER a écrit plusieurs livres à succès sur l’économie : Traité d’économie Hérétique (Fayard, 2018) et l’Economie pour les 99% (Stock, 2024). Chroniqueur sur France Inter, il intervient également dans « L’Instant Porcher », une excellente émission hebdomadaire sur Le Média.
Louons tout d’abord la pertinente initiative d’une collection nommée « Immersions » (dirigée par Julie Davidoux et Sandra Monroy) qui propose à des auteurs et autrices de divers horizons académiques d’écrire à partir de leur expérience d’un lieu en mêlant le questionnement théorique au reportage sensible. Cette série d’essais donne à penser le quotidien. En l’occurrence, l’économiste hétérodoxe place d’emblée son ouvrage dans une perspective marxienne en rappelant, à juste titre, que les hommes naissent dans un monde qu’ils n’ont pas créé ni choisi car elles se révèlent données et héritées du passé.
Une deuxième perspective originale circonscrit le livre a une journée de vacation. Ce faisant, le lecteur perçoit l’intensité du rythme, les angoisses récurrentes du retard fatidique, les effets sur le corps et sur la vie privée de l’état de précariat à l’Université en tant que laboratoire in fine de l’ubérisation de toutes tâches et de toutes fonctions de la société. Le préambule évoque les revendications des vacataires en 2023, jamais considérées par les présidents d’Université : « mensualisation des salaires, augmentation du taux horaire des cours fixé en 1987 » (p.13).
Les chiffres tétanisent : « ces enseignants sont plus de 160 000 en France et assurent 5,6 millions d’heures de cours. Sans les vacataires, les universités ne fonctionneraient plus » (p.14). La troisième strate d’analyse documente la précarité dans le secteur public lors même qu’elle a souvent fait l’objet d’une abondante littérature dans le privé. Thomas PORCHER pointe, contre toute attente, la même logique qui prévaut : une externalisation des fonctions qui diminuent les droits des salariés.
Au recrutement sur des postes fixes salariés, les universités privilégient une « main d’œuvre dont les contrats précaires n’incluent pas les droits sociaux associés à un emploi classique » (p.15). Face à l’afflux massifs d’étudiants dans les années 2000, préexiste une silenciation de la précarisation par la peur dans un ensemble très hétérogène, du professeur de lycée qui améliore ses fins de mois, aux ATER (Attachés temporaires d’enseignements et de recherche), doctorants et docteurs en attente de postes.
Cet ouvrage très intime dans la production de l’économiste aujourd’hui bien connu des médias diffère. Il retrace cinq années de vacatariat entre 2006 et 2011, loin des théories économiques, une « confrontation directe avec le vécu » (p.20), dans l’épaisseur ténue du réel. Ce beau témoignage personnel nous rappelle que des vies de terrain, des personnes incarnées, des destins et des destinées existent sous la canopée des masses monétaires et des objectifs budgétaires. Il met en lumière l’importance du service public, « seul patrimoine du pauvre » (p.23).
Le chroniqueur du 7/10 sur France Inter qui joute avec Dominique Seux précise humblement son objet : « raconter le quotidien d’un vacataire, décrire les répercussions de la précarité au travail sur les autres sphères de la vie, exprimer mon ressenti » (p.24). Dans son introduction assez fournie, il explicite son sentiment de « bouche-cours professionnel » (p.25). Une position provisoire qui perdurera cinq ans d’éternité car celui qui tombe dans la « trappe à vacation » (p.27) risque de ne jamais en sortir. Thomas PORCHER analyse les traumas : rémunération horaire très faibles (35€ net de l’heure), paiement à la fin du semestre, adaptabilité constante, volume horaire délirant (40h par semaine).
En outre, le micro entrepreneur au CDD annuel subit la nuisance sonore du bruit de fond de classe, bien connue de tous les professeurs actuels : « un brouhaha, comme un bourdonnement qui ne me quittait plus, il m’arrivait de l’entendre la nuit » (p.30). Sur cette ubérisation des facultés, administratifs compris, l’auteur rejoint de nombreux témoignages et articles mais les personnages et les situations décrits touchent et émeuvent par le vécu dans son fourmillement de détails infrangibles et pourtant intangibles : la directrice de la « boîte à bac » privée hors-contrat du 16ème qui surveille davantage les retards des enseignants que les arrivées des élèves, les retards liés aux emplois du temps impossibles, les corrections de copies dans le métro en utilisant sa sacoche comme support (p.69). La précarité crée « un présent empreint de coups de théâtre quasi permanents » (p.60).
Thomas PORCHER, avec une grande sensibilité et parfois beaucoup d’humour, dessine les oasis de douceur, - le sandwich amélioré ou le luxe du dessert -, « les choses simples qui donne une autre dimension à une journée banale » (p.64). L’amour de l’enseignement affleure, néanmoins. Le professeur apprend et comprend en profondeur l’économie dans la noblesse de l’Université, Tolbiac en l’occurrence : « elle enseigne des savoirs…délivre des connaissances…développe la capacité d’abstraction et aide à mieux comprendre le monde » (p.92).
Le chargé de TD à Tolbiac décrit la joie d’enseigner qui procure un sentiment de fierté de la transmission, de jouer un rôle dans la société, de se sentir utile, d’obtenir la reconnaissance de ses élèves (p.101) mais il insiste, ailleurs, sur le mandarinat : « le professeur Trubert avait le droit de vie ou de mort sur tout le monde » (p.105). Non sans humour et ironie, Thomas PORCHER a des pages cinglantes sur ces universitaires que personne ne connaît en dehors de leur faculté et qui rêvent, sans jamais l’avouer, de passer « trente minutes au 20h » (p.111).
Plus loin, la page 117 condense à elle seule ce microcosme féodal, ses vicissitudes, sa violence euphémisée. Cette petite sociologie lucide des vies cabossées qui s’incarne dans la figure du vacataire n’omet pas les conséquences sur la vie privée où les couples chavirent (pp.137, 144). Plus généralement, ce livre souvent combatif soulève des questions politiques cruciales : pourquoi les faibles ne parviennent-ils pas à s’unir ? « Pourquoi l’absence de volonté de changer les règles du jeu, surtout lorsque l’on fait partie des victimes du système, est la preuve d’une soumission quasi-totale au système et donc le garant de sa continuité » (p.176).
Les pages conclusives sur la généralisation du précariat à l’université appellent à réfléchir sur la maladie des sociétés qui maltraitent leurs enseignants et leurs chercheurs. Bien plus encore, elles soulignent les conséquences des choix politiques qui ont conduit à la souffrance de 160 000 personnes en France : « le corps précaire à l’université est avant tout une création du politique » (p. 193).
Par Fabien Nègre
Auteure : Laure GASPAROTTO
Titre : LE VIN. Un peu, beaucoup, passionnément…
Editeur : LE ROBERT
Date de parution : 16 octobre 2025
Dans cette captivante histoire du vin racontée en trente dates clés, Laure GASPAOTTO, journaliste au Monde et historienne, grande spécialiste du vin depuis plus de vingt ans, dégustatrice hors-pair, auteure d’une quinzaine d’ouvrages sur le vin, nous plonge dans la grande odyssée du vin en trente épisodes décisifs. Ce voyage spatio-temporel à travers le monde démarre avec la naissance du vin il y a 11 500 ans dans le Caucase, se poursuit dans l’Antiquité et au Moyen Age et se termine à notre époque. Chaque chapitre ciselé fait revivre un événement majeur de cette grande saga, de manière érudite et envoûtante.
On comprendra la puissante dimension symbolique que la religion attribua au vin, la manière dont l’invention de la bouteille amplifia sa diffusion, on assistera au début du classement des viens en 1855, à l’impact dramatique du phylloxéra qui faillit anéantir la viticulture en 1868, on apprendra au passage mille et une choses sur les cépages, les couleurs du vin, le lien intime entre art et vin et ce, jusqu’aux phénomènes qui marquent notre époque actuelle : changement climatique, œnotourisme, biodynamie.
Cette approche unique de l’histoire du vin touche à l’histoire de notre civilisation toute entière. Louons, d’entrée de jeu, la présente Collection « un peu, beaucoup, passionnément » aux éditions LE ROBERT, qui ont eu la judicieuse idée de demander à des experts passionnés de nous plonger dans de grands sujets de culture générale traités comme un roman, de nous entraîner dans un récit immersif, riche en rebondissements et en révélations.
Pénétrons, dès lors, dans l’ouvrage foisonnant qui relève du tour de force en moins de 250 pages. L’incipit ne trompe pas. La renommée journaliste du quotidien du soir dédie son livre à son père, Jacques Gasparotto, militaire puis employé d’Arianespace sur la base de Kourou, grand amateur de vins. La brève introduction entame la topique franchement par le milieu : « œuvre pacifique, la vigne symbolise de manière unique la transmission d’une génération à l’autre. Suivons ses sarments comme un relais de connaissances » (p.7). Abasourdis par le talent infrangible de Laure GASPAROTTO qui nous emporte dans les « pampres de la vigne qui s’entrelacent à la chronologie humaine avec une telle intimité que raconter le vin, c’est relater l’homme » (Salvador Dali, p.6), nous embarquons dans la naissance du vin.
Depuis 2023, on sait, contre toute attente, avec les travaux de Patrick McGovern, que le vin serait né de deux foyers indépendants et concomitants de domestication de la liane sauvage et forestière portant de petites baies noires, acides et peu sucrées (ie. lambrusque) ; Caucase (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) et Proche-Orient/Moyen-Orient, il y a 7000 ans avant Jésus-Christ (p.14). Durant tout son récit qui se lit comme un roman historique d’une étonnante fluidité, Laure GASPAROTTO emploie la méthodologie moderne des nouveaux historiens (Patrick Boucheron, François-Xavier Fauvel, Hervé Mazurel, Yann Potin, Raphaël Galien entre autres).
Ses courts chapitres concis et précis, petits concentrés de savoir accessible, font mouche et merveille dans un murmure souverain à la Chopin des Mazurkas. Le vin dans l’Antiquité, par exemple, nous surprend car on y apprend que dans l’Empire perse, Chiraz (d’où le cépage syrah ne provient pas contrairement à une tenace idée reçue !) est déjà reconnue pour son vignoble (p.20). A noter que la journaliste distinguée du Monde publiera, chez Grasset, le 5 novembre 2025, un essai original : « Quand l'Orient inventait le vin. L'histoire méconnue des collines de Perse et de France ».
L’écrivaine rochefortaise souligne le paradoxe persan : « pourtant, aujourd’hui, c’est bien dans cette région que le vin n’a plus droit de cité depuis longtemps » (p.24). Dans son chapitre sur le vin dans la chrétienté, elle nous éclaire sur les ecclésiastiques, grands propriétaires viticoles. Ainsi, l’évêque de Cahors, qui en 655, possède, à lui seul 88 propriétés viticoles (p.31). En spécialiste de la Bourgogne (Cf. notamment ses travaux intitulés « En Bourgogne depuis 1797 : Maison Louis Latour, 1997 »), la journaliste à la plume gracieuse et rigoureuse nous rappelle le rôle central des moines cisterciens, aux méthodes rationnelles issues d’observations scrupuleuses dans la haute viticulture du Moyen Âge.
L’auteure du récent essai remarqué « Si tu veux la paix, prépare le vin : Eloge de la Bourgogne, Grasset, 2023 », nous instruit sur ce vignoble d’exception qui a inventé, par le génie de Philippe le Hardi, le vin en objet esthétique et philosophique au même titre que la musique, la sculpture ou l’architecture (pp.50-57).
Dans cet ouvrage complet, les mythes fondateurs des vignerons figurent en bonne place notamment Saint-Martin : « autour du saint et du geste si symbolique de la taille, cœur de son métier et de son savoir-faire, le peuple vigneron reste soudé à travers les âges » (p.49). L’ex-propriétaire du Domaine héraultais des Gentillières ne fait pas non plus l’impasse sur les innovations qui révolutionnèrent le transport et l’histoire des crus telle la bouteille créée en 1662 par le londonien Sir Digby (pp.59-64), le rôle majeur des cavistes parisiens dans la mise en bouteille : « jusque dans les années 1970, la majeure partie du vin circule en tonneaux depuis ses lieux de naissance et arrive toujours à Bercy » (p.72). Plus avant, les pages fouillées sur l’invention du verre Riedel qui bouleverse l’art de la dégustation (p.131) captivent.
Ailleurs, on s’instruira avec stupéfaction des grandes maladies et crise qui ont failli provoquer la disparition de rien moins que tout le vignoble européen (oïdium, mildiou, phylloxéra : p.83). Ce qui nous fait souvenir de la fragilité intrinsèque de la vigne. L’une des grandes qualités du présent ouvrage jamais technique ni jargonneux qui mérite de trôner dans toute bibliothèque réside dans ses apports autant destinés aux initiés qu’au grand public des profanes. Le chapitre sur le premier inventaire des cépages s’avère, à cet égard, saisissant (p.99).
Laure GASPAROTTO nous conte avec un minutieux talent, dès 1909, la constitution des sept volumes du Viala-et-Vermorel, qui recense quasiment tous les cépages dans le monde bien longtemps avant l’enseignant-chercheur montpelliérain Pierre GALET et son Dictionnaire encyclopédique des cépages et de leurs synonymes (2000). Que ce soit sur la naissance de la biodynamie (p.107), l’apparition des AOC (p.115), les étiquettes (p.235), l’influence du critique Robert Parker (p.155) ou le scandale de l’affaire Rudy Kurniawan de son vrai nom Zhen Wang Huang (p.204) jusqu’aux nouveaux territoires du vin (p.211) et pour finir sur un portrait de l’extra-terrestre Raimonds Tomsons, dernier meilleur sommelier du monde le 12 février 2023, tout curieux ou passionné de la vitis vinifera fera son miel de cet opus magnum.
Par Fabien Nègre
Auteur : Frédéric REVOL
Titre : WHISKY DE MONTAGNE. LA TERRE, LA GRAINE ET LE GOÛT
Editeur : TERRE VIVANTE, 38710 MENS
Date de parution : octobre 2024
A travers le récit de la création du Domaine des Hautes Glaces – première ferme-distillerie de whisky biologique au monde -, Frédéric Revol replace la production de whisky au cœur des enjeux environnementaux et sociaux actuels. Il nous parle de l’histoire de cette boisson spiritueuse, de son évolution technique et industrielle à travers les siècles, mais aussi des semences paysannes, d’agriculture régénératrice, d’alternatives et de combat pour la transition. Dans cet ouvrage, à la fois érudit et intime, se dessine chapitre après chapitre une quête esthétique où les contraintes et les limites naturelles d’un territoire deviennent sources de créativité et d’innovation, où le lien à la terre et le plaisir du travail collectif forgent un itinéraire de goûts.
Paysan-agronome, fondateur du Domaine des Hautes Glaces, Frédéric Revol vit et travaille à Cornillon-en-Trièves, en Isère.
Distinguons, dès l’abord, dans ce beau livre, les photographies pensées et ancrées de Céline Clanet ainsi que les illustrations, presque aquarelles, de Maëlle Le Toquin. En outre, accostons un instant sur Terre vivante, éditeur engagé du présent livre saisissant pour tous les fervents du génie d’un lieu et du goût d’un paysage. En effet, le papier de l’ouvrage ci-après recensé provient de d’une pâte vierge produite écologiquement à partir de forêts gérées durablement.
Dans son introduction, Frédéric Revol nous donne une autre histoire du whisky, entremêlant subtilement considérations personnelles et histoire mondiale du dram. Il y a une génération, le créateur des Hautes Glaces et un ami proche s’exercent à la dégustation, dans le seul bar à whiskies lyonnais : le Wallace (p.6) : « Flight après flight, nous découvrons l’ivresse d’un monde immense dans lequel je vais bientôt tout entier chavirer ». Emporté par le feu de la passion, happé par la braise de l’érudition de Gabriel Tissandier, propriétaire du Whisky Lodge, l’auteur collectionne ensuite les bouteilles de Single Malt écossais et la littérature russe.
La Maison du Whisky, inaugurée rue d’Anjou en 1968, ouvrira de nouveaux horizons au paysan entrepreneur de la vallée du Trièves : « je mets le pied (le nez, la bouche) dans un univers d’une richesse et d’une diversité folle : je découvre que le monde est plus vaste encore » (p.7). L’auteur distingue très vite l’alcool, synonyme d’instant présent, du whisky, qui « s’anoblit dans le temps long » (id.). Avec l’eau-de-vie de céréales cultivées jadis, les arts de la distillation et l’élevage sous bois, le whisky diffère en tant qu’expérience radicalement autre, avec des émotions et des sensations nouvelles : « en buvant du whisky, nous faisons plus que l’expérience de la nostalgie, nous goûtons un instant d’éternité » (id.).
En poète et philosophe, Frédéric REVOL nous touche par ses « supernovas d’arômes » et nous invite dans « le mystère des goûts ». Toujours dans sa belle introduction propédeutique destinée aux amateurs, amoureux et professionnels fascinés par l’Uisce beatha (littéralement eau de vie), il revient sur l’âge d’or musulman et ses deux termes essentiels d’alcool et alambic (p.8). A l’apogée de l’art roman, entre Bologne et Salerne, on trouve le moyen de concentrer l’alcool par distillation. Une date cruciale : le spiritueux à savoir l’eau ardente voit le jour (p.10).
Le créateur des Hautes Glaces nous enroule dans sa vision de l’histoire des alcools par un gai savoir éclairant sur le monde du whisky. Il remarque l’opposition, dès le XVIIème siècle, entre les distilleries officielles situées à proximité des villes et des réseaux de communication, et les distilleries de campagne, rurales qui fonctionnent au rythme agricole (p.13). A partir du XIXème, l’esprit du capitalisme écossais produit des volumes importants : 12 millions de gallons (id). Les grands noms apparaissent : Auchentoshan, Mortlach, Glenlivet, Macallan, Edradour, Springbank (p.7 l’auteur avoue sa dilection pour le 12 ans).
L’industrie se concentre alors au XXème siècle sur quatre pays : Ecosse, Irlande, Etats-Unis, Canada. La France demeurant, justement souligné par l’agronome, le premier pays consommateur mondial (p.14). Frédéric REVOL, focalisé sur la relation entre l’économique et le vivant, sur une agriculture écologique et vivante, s’éloigne du paradigme dominant pour inventer le whisky biologique en 2006. Il définit la question qui l’obsède et, se faisant, dessine le paysage d’un défi : « quel serait le goût d’un whisky qui emprunterait d’autres chemins de production, qui remettrait les céréales et le lien à la terre au cœur des processus d’élaboration qui ne considérerait pas les contraintes environnementales comme un trouble-fête à annihiler, mais au contraire comme une source d’inspiration, de créativité, d’innovation, de diversité de plaisir ? » (p.15).
Cet horizon cosmogonique et philosophique imposera une quête de terre et d’esprit, la place du terroir, pour la première fois, dans le monde du whisky. Le deuxième portfolio du présent ouvrage expose le génie du lieu ou plutôt le génie d’un lieu en tant que lien, identité propre et remarquable (p.33). Ce genius loci romain possède une intégrité et une singularité. Dans son retour à la terre, le fondateur du Domaine des Hautes Glaces recherche un terroir, l’âme d’un territoire.
Il ambitionne de créer des whiskies paysans inspirés par le génie d’un lieu, à sa gloire. Ce chemin du bout de terre se nomme le Trièves, « petite région de montagne située au cœur méridional des Alpes Françaises » (p.34) L’ancien étudiant grenoblois avait déjà aperçu ce lieu qu’il décrit magnifiquement : « une mosaïque multicolore de parcelles agricoles et forestières griffée de cours d’eaux sauvages et de torrents turbulents » (ibid.).
Or, pour lire un territoire et l’embrasser, il faut en tomber presque amoureux, changer de perspective : « ne pas le regarder de loin, mais en son sein, se mettre à la hauteur des vivants, emprunter les chemins de passage et, au détour d’un col ou en enjambant un précipice, pénétrer ce qui ressemble peut-être à la vallée perdue ou au paradis perdu » (id.). Où l’on perçoit la profondeur sensible et pratique de l’étreinte d’un paysage doux, un théâtre de montagne avec ses immenses arbres (frênes, tilleuls, cormiers) et la joie de ses stabulations : « Le Trièves semble s’être tenu à l’écart » (p.37).
Pourtant, cet équilibre résulte de forces vives et rudes, de labeur montagnard, de vies de luttes, d’empreintes humaines contenues. On poursuivra, avec le plus haut intérêt, la lecture des pages sur la taille modeste des fermes, l’élevage et la polyculture dans cette rudesse montagnarde (p.40). L’agriculture en Trièves, comme le montre bien, Frédéric REVOL, procède d’une construction sociale et historique, « un refuge, un nid d’aigle lové au cœur du sillon alpin » (id.). Bastion protestant au XVIème siècle, lieu de la pionnière maison d’édition « Terre vivante » installée à Mens en 1992, une des régions agricoles les plus bio d’Europe, le Trièves réinvente l’agriculture sans chimie.
Dans le chapitre suivant sur l’invention des Hautes Glaces, le paysan-agronome conte avec moult détails la naissance du projet de whisky fermier et biologique qui renoue avec la notion de terroir dans le monde des spiritueux (p.62). Rien ne fût évident ni aisé : « je ne trouvais pas de lieu. Et n’ayant pas de terre, je n’avais pas de nom » (id.). Plus loin : « je n’étais pas le candidat idéal, celui qu’on attendait » (p.64). La recherche d’un lieu oscille entre l’enquête policière et la quête du Graal : « l’exercice demandait une certaine souplesse, une bonne résilience face à l’échec » (p.65).
En 2008, le révolutionnaire du premier whisky de montagne trouve « un lieu où tout semble s’agencer à merveille pour produire du whisky » (p.68) mais il n’a ni les compétences ni l’expérience du maniement de la herse ou de la botteleuse (p.69). Il va devoir mettre en valeur un espace de 53 hectares, avec ses coins froids et humides, ses pentes traîtresses et ses contrepentes (p.70) : « je suis sur ma ferme un être humain parmi des milliers d’espèces, un individu parmi des milliards de milliards. Toute une communauté biotique m’accompagne ainsi alors je trace mes premiers sillons dans l’épaisseur de ce nouveau monde, microscopique et immense, à la lisière de l’infini » (id).
Appuyons, ici, sur la qualité d’écriture qui parcourt tout le présent livre. Nous suivons aussi les périls agrestes du conducteur de machines parfois dangereuses : « Le tracteur est enfin calé, immobile. J’écoute mon cœur frapper mes tempes humides. Quelques secondes passent. Je ne suis pas passé loin de la banqueroute » (p.71). Le chapitre suivant aborde le précis technique de la graine au whisky (p.74) en réussissant la prouesse de demeurer limpide nonobstant une certaine technicité notamment botanique (p.75).
L’auteur réinscrit le whisky dans la longue histoire des hommes et des grains (blé tendre, riz, maïs, orge, sorgho, p.77). Il traite de toutes les étapes essentielles de l’élaboration de l’eau-de-vie (maltage, brassage, fermentation, distillation) ainsi que du vieillissement en tonneaux et de la maturation en chais tout en les commentant avec sa propre interprétation très enrichissante : « basée sur de simples principes physico-chimiques, la distillation discontinue peut ainsi devenir un art complexe et mystérieux. Le distillateur, par les choix qu’il opère, dans ses coupes, dans la manière dont il conduit sa chauffe et les condensations, est en mesure de façonner le wash, tel un sculpteur creusant une matière brute pour laisser apparaître l’œuvre qu’elle contient, une eau-de-vie de céréales » (p.92).
Le chapitre intitulé « Veiller aux grains » présente l’approche holistique d’une ferme qui rejette la chimie et ses grands principes d’action : « favoriser la diversité des cultures, prendre soin des bordures et auxiliaires, encourager le vivant et sa capacité à s’autoréguler, observer les cycles de la matière et penser l’utilisation des ressources et la réutilisation des déchets » (p.106). Plus loin, le fermier de Cornillon-en-Trièves, à partir de 2013-14, devient un agriculteur qui reprend confiance : « mais mon envie est aussi de laisser un peu plus de place au sauvage, de pouvoir sentir qu’il se passe là des choses qui m’échappent et m’émerveillent » (p.113).
Dans le chapitre suivant, intitulé « Le goût du terroir » (p.130), l’aventurier des Hautes Glaces prouve, contre tous les experts, que le terroir compte dans le whisky. Il exprime sa conception et le réel de ce qui donne corps à une réalité que les mots nous empêchent de penser : « le « terroir » nous permet d’accéder à une autre perception des choses. Il met en lumière tout un monde qui échappe à ses catégories, un monde fait d’intrications » (p.131).
Dépassant radicalement les lacunes conceptuelles souvent présentes dans le monde du vin, le militant Revol vit le terroir comme essence et production d’un même processus dans lequel humains et non-humains s’associent ontologiquement. En artisan producteur humble intégré à une unité qui le traverse et toujours le dépasse, il réfléchit pour épaissir nos sensations, nourrir notre compréhension : « le premier savoir est le savoir de son ignorance » (id.).
Dans cette somme séminale sans doute unique en Europe sinon au monde sur le Domaine des Hautes Glaces, collectif profondément résolu à une transformation dans la joie, - « je déguste une salade sauvage que Sabine Perrier a préparée. De jeunes pousses de chénopodes et de bourraches, quelques fleurs de violettes et de primevères, des pétales de roses et de soucis, des feuilles de hêtres taillées en julienne, des câpres de chicorées sauvages… Des fleurs, des feuilles, des fruits… » (p.136)-, on perçoit une vitalité de changement d’échelle qu’apportera l’entrée au capital du groupe COINTREAU.
Ainsi, le Domaine des Hautes Glaces, « intelligence collective, conversation éclairée entre les différents lieux de savoir-faire » (p.138), exemplifie un cœur à l’ouvrage : « où tous se soucient de contribuer à quelque chose de plus grand qu’eux : la qualité indéniable du tout » (id). La deuxième partie de ce livre important qui narre une aventure peu ordinaire se concentre sur la volonté de créer une microfilière locale dans un souci d’indépendance et d’autonomie (p.158).
Dans un chapitre conclusif, l’auteur évoque l’écologie comme un sport de combat pour paraphraser la célèbre formule de Pierre Bourdieu mais il convoque étonnamment la question esthétique (p.179). L’ambition réside dans la création de whiskys qui goûtent l’âme d’un territoire (p.185). Dans le même esprit, le packaging suivra.
La page 187, sur le flaconnage vertueux, mérite vraiment attention car l’intention tient dans l’écriture de nouvelles ontologies : « dessiner le paysage des altérités qui nous entourent et nous traversent, de ces environnements qui nous constituent, de ces milieux qui nous encerclent, esquisser les liens performatifs que nous entretenons avec des entités de nature et d’essence parfois dissemblables, tels sont probablement les premiers pas d’une conscience nouvelle, un chemin pour résoudre localement les contradictions auxquelles font face les producteurs, agriculteurs ou transformateurs » (p.186). Par-delà le lien durable à la terre, dans la clarté des jours et les tourments des saisons, une leçon universelle d’entêtement de civilisation, radicale et intime, empathique et sensible.
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