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Michel GUERARD - MEMOIRE DE LA CUISINE FRANÇAISE

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Michel GUERARD.
Titre : MEMOIRE DE LA CUISINE FRANÇAISE. Entretiens avec Benoît PEETERS.
Editeur : ALBIN MICHEL
Date de sortie : 22 octobre 2020.
 
Quelle fabuleuse et délicieuse épopée que la vie de l’émouvant, drôle et attachant Michel GUERARD ! Une lecture énergisante qui emplit d’espoir, un souffle d’horizons en ces temps si abouliques car elle affirme tout simplement la vie dans toutes ses formes infinies de sa puissance d’exister. Doué pour l’alacrité, celui qui avoue cuisiner comme « l’oiseau chante » raconte sa traversée du siècle. A 87 ans, aux pianos depuis 70 ans, son récit se lit en toute fluidité, entre rires, tendresses et triomphes sans cesse renouvelés de la vie.

Il est vrai que le maître d’Eugénie-les-bains, trois étoiles depuis 1977, génie de la « Nouvelle cuisine » pas si récente (p.82), auteur de livres à succès mondiaux notamment « La Grande Cuisine Minceur » (Robert Laffont, 1976) jusqu’à la couverture du Time, aurait pu devenir l’Ambassadeur érudit et distingué du haut goût hexagonal car il incarnait une légitimité, une voix, une passion française que personne, parmi ses pairs, ne songerait à lui contester. Par humilité voire même tranquillité, loin des rivalités parisiennes, il ne l’a jamais vraiment souhaité.

Son œil malicieux se perçoit pourtant dans toutes ses aventures avec une précision et une vivacité qui emballent tant ce livre ne se réduit pas du tout à des anecdotes ou des souvenirs mais bien à une force en devenir qui nous offre un guide du bonheur et une leçon de vie. Notons que les entretiens réalisés tout en complicité pudique et respectueuse avec Benoît PEETERS, scénariste de BD, biographe et enthousiaste de cuisine, montrent un vrai travail en duo qui œuvre pour une mémoire bien vivante.

A Vétheuil en Vexin, le petit enfant naît dans les paysages de Monet. Il est marqué par deux femmes, sa grand-mère et sa mère. Il se souvient de ses tartes, un bout de pâte avec des fruits ultra-mûrs (p.21), quelques lichettes de beurre, un peu de sucre et au four. Il y aussi la fabrication fascinante du pain. Ce qui frappe surtout c’est d’emblée un rapport à la mort, la faim et les vicissitudes de la vie. Son père, boucher à Mantes-la-Jolie lui apprend les pièces de viande avec des gestes étranges.

En outre, l’inventeur, en 1968, de la salade gourmande (parfaite cohérence entre le vinaigre et le foie gras) et non folle comme l’avaient abusivement surnommée ses plagiaires, adolescent pensif frappé par la diphtérie à 10 ans, né dans une famille sans livres, comprend très vite qu’il doit apprendre par lui-même, au régiment et toute la vie. Celui qui rêve de devenir acteur ou médecin, effectue son apprentissage, à 16 ans, chez Kleber Alix, un pâtissier traiteur très réputé de Mantes-la-Jolie. (p.36).

Il sort major du CAP Pâtissier et rencontre le grand Jean DELAVEYNE alors deux étoiles au Camélia, à Bougival. Le Président des Rencontres François RABELAIS depuis 2010, qui observe tout, apprend la cuisine à la cheminée, au Cygne**, à Tôtes. (p.39). Ce qu’il n’oubliera jamais. Ambitieux et audacieux, curieux de tous les savoirs, le futur Chef triple étoilé à Eugénie-les-Bains, se plonge dans le « Larousse gastronomique », édition de 1938, rédigé en grande partie par le Chef Prosper Montagné. « Je ne voulais surtout pas que mon métier me condamne à l’inculture » (p. 47).

A 23 ans, après un très long service militaire, le jeune homme rentre au Crillon comme pâtissier et bataille avec les chefs de l’époque qui avaient du mal avec les « gnoleux » (p.50), référence à la gnole, planche de bois sur laquelle on étalait les pâtes au Moyen Âge. Un admirable saucier, Aimé FOURNILLIER, lui apprend à calculer ses ratios. En 1958, celui qui revendique l’influence d’Edouard NIGNON (1865-1934) pour son imagination poétique des plats, prodige de 25 ans, remporte le concours très technique de Meilleur Ouvrier de France (MOF) en pâtisserie. Il y réalise notamment une « conversation », sorte de pithiviers aux amandes lustré de glace royale.

La quantité précise de feuilletage ne saurait être transgressée. Juste à la limite d’âge, le merveilleux GUERARD pourtant toujours aimable et courtois y fustige « les vieux machins donneurs de leçons, avec parfois un peu de méchanceté, de suffisance, d’orgueil mal placé » (p.57). Chef pâtissier au Lido, comblant son ardent désir de comédien sans perdre sa simplicité légendaire, il réalise des pièces montées spectaculaires qui ravissent les Frères Clérico, propriétaires du lieu. Toujours en joie contre la pesanteur gastronomique des étoilés, ami d’Alexandre DUMAINE*** (Hôtel de la Côte d’Or, Saulieu, repris ensuite par Bernard LOISEAU) et de Jean DELAVEYNE (Le Camélia** à Bougival), le grand lecteur qui veut secouer la tradition comprend très vite que la restaurant est un spectacle, un théâtre, une mise en scène notamment avec la cuisine à la broche, dans la cheminée.

Jean DUCLOUX, chef du restaurant Greuze, à Tournus, l’influence par son sens de la cuisine et du cirque (p.67). Toujours pas marié, sacrilège en ce temps, orgueilleux au point de ne jamais accepter un seul financement de ses parents, en 1965, il acquiert, à la bougie, pour une somme dérisoire, un minuscule bistrot à la lisière d’Asnières et de Gennevilliers. La légende du Pot-au-Feu voyait le jour. Le monde entier afflue pour cette cuisine libre double étoilée qui mêle produits nobles et morceaux négligés (p. 75).

Dans le « meilleur restaurant de banlieue du monde » selon Henri GAULT, où se rencontrent ouvriers, politiques, membres du show-biz, milieu à l’ancienne, celui des films de Melville et de Lautner (p.78), le chef de Régine grâce à laquelle il rencontrera sa femme, Christine BARTHELEMY, invente un univers nouveau avec quelques-uns de ses copains comme Alain SENDERENS. A l’été 1974, il arrive dans les Landes, à Eugénie-les-Bains, avant d’avoir voulu acquérir Laurent ou Lasserre. L’aventure des trois étoiles acquises en 1977 durera jusqu’à aujourd’hui.

Le 9 février 1976, l’inventeur de la minceur essentielle (Albin Michel, 2012) fera même la Une du Time. Le succès de ses livres sera mondial notamment « La Grande Cuisine Minceur » qui ouvre la fameuse Collection « Les recettes originales de.. » chez Robert LAFFONT. En l’occurrence, l’auteur du homard à la cheminée (1976) et du loup en varech (1972) ou bien encore du bœuf sur le bois et sous les feuilles (2011), rend hommage aux rôles des journalistes dans la consécration des chefs. Claude JOLLY dit Claude LEBEY, fondateur du Guide du même nom, était d’ailleurs un de ses fidèles amis.

Il cite également l’influent Francis AMUNATEGUI, qui, en 1966, écrivit le premier article sur Le Pot-au-Feu, et créa l’affluence. Homme de télévision, entrepreneur rompu aux visites présidentielles, dessinateur artiste grand voyageur fasciné par la cuisine chinoise, premier grand chef consultant pour NESTLE, créateur du délicieux « pithiviers de poisson, sauce crémeuse au beurre et citron », l’un des rares personnages culinaires triple étoilé indépendant à la tête d’un Palace depuis 2017, ne cesse de forcer le respect et l’admiration par toutes les formes d’exemplarité.

En 2020, l’homme des près et des sources d’Eugénie (p.173) qui se consacre depuis des décennies au thermalisme, poursuit sa voie inoubliable de l’écriture de l’histoire de la gastronomie et de la culture de l’art de vivre à la française. Eveillé tel un grand sage dans un rapport de pleine conscience au monde, il nous initie aux miroitements harmonieux des jours et aux suaves subtilités de l’éternité.
 
Un livre savoureux et joyeux de perspectives à lire toutes affaires cessantes pour la Noël et tous les autres jours de l’année. Un seul remède. « Etre du côté de la vie, quelles que soient les circonstances, c’est l’une des choses qui n’a cessé de me guider » (p.251).

Couscous pour tous

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Nordine LABIADH, chef du restaurant « A mi-chemin », rue Boulard, dans le 14ème arrondissement de Paris, tout en amour et en sensibilité, en finesse et intelligence, en générosité d’âme et de cœur, nous offre son nouvel ouvrage : « Couscous pour tous ». Plat élu des Français, royal ou ascétique, traditionnel ou remanié, ces 100 recettes de Couscous accessibles à tous nous émeuvent. Il ne s’agit point d’un livre de plus ou d’un opus en plus sur ce mets convivial par munificence mais bien d’une graine élaborée qui se partage, se transmet et se transforme au gré des voyages, des rencontres et des associations de saveurs.

Bien plus encore, cette composition à géométrie variable à base de semoule de blé, de lentilles ou de pois chiches porte haut des valeurs, une culture, une vision du monde où se marient par enchantement la mer, les légumes de la terre et les viandes des champs, où s’épousent la royauté, les herbes et épices humbles du jardin dans des histoires profondes de transmission, des contes de la beauté des jours et de l’adolescence. Longtemps Nordine LABIADH a repoussé la publication de ce beau travail aux magnifiques images de Fabrice VEIGAS et au stylisme solaire de Pauline DUBOIS.

Il ne se sentait pas prêt à « assumer ses origines pour honorer la France » (préface). Deux femmes, Virginie LABIADH, son épouse et Valérie SOLVIT, une amie directrice artistique, l’accouchèrent. Ses amis, ses clients, par une « énergie transmise et absorbée », lui accordèrent la force de ce projet des années durant. Un vrai livre raconte toujours une histoire intime, une nécessité impérieuse. Le « plat de roi » décrit une cérémonie familiale quotidienne de l’enfance tunisienne. Préparation d’abord destinée aux proches et aux amis, Nordine LABIADH retardait le moment de l’inscrire à la carte de son établissement.

« La porte de mes origines était ensablée ». La révolution copernicienne de sa personne advint par des échanges avec l’éditrice de cet opus, sur « ce plat de terroir et de saison, sur ce plat caméléon ». Lucie FADOUS, dans une brillante synthèse de l’histoire du couscous (pp.13-20), nous instruit sur cette graine berbère préparée dont l’étymologie « ks » (bien roulé, bien formé) évoque le son des bracelets des femmes qui s’entrechoquent à leurs poignets pendant la création de la graine. Cette mélodie de village appelle le partage.

Les symboliques de fédération et de célébration s’affirment encore davantage avec les saisons, les récoltes et varient en fonction des régions. Le couscous fonde également un geste voire une gestuelle. Il affirme tout simplement la vie, de la naissance au deuil, lors des mariages et des fêtes sacrées. Moment précieux, acte social total, il porte en lui les éléments des noces et du quotidien. Il définit un art de la patience et de la vapeur. « Le repas se passe en silence » (p.14). De blé tendre ou dur, de sorgho, de mil ou de manioc (attiéké ivoirien), de maïs (cuzcuz brésilien), ce miroir de civilisation se transforme à l’infini (p.16).

Les Français ont une histoire singulière avec la graine maniée. Plat le plus apprécié en France, il trône sur nos tables depuis des siècles, enrichi de nos nombreux échanges historiques avec les populations d’Afrique du Nord. Plus qu’un simple plat, il fait totem pour la communauté maghrébine et les Français qui inventèrent même le « couscous royal », unique au monde (p.18).

La tradition n’exclut pas la créativité. L’un des grands mérites de ce livre indispensable réside également dans son architecture. De la préparation de base, aux bouillons en cheminant par la cuisson, tout apparaît clairement explicité. Une première partie rassemble les couscous à base de viande où l’on notera l’étonnant bourguignon, le solide franc-comtois, le « seffa, ris de veau, bière et châtaigne » et le fameux « couscous aux merguez ». La deuxième partie traite de tous les couscous à base de poissons.  

On remarquera, dans ce chapitre, le poulpe hivernal, les keftas de sardine et l’émouvant aux bulots de la mère de Nordine LABIADH, en rentrant de la pêche à pied, intitulé « couscous de marée basse ». Le noble frikeh pistaches et homard nous ravit autant que le sarrasin palourdes au romarin. Le troisième volet fait preuve d’une imagination toute végétarienne. Des piments doux, harissa fraîche aux boulettes aux herbes, tout chante et enchante jusqu’à ce plat traditionnel de bistrot français transfiguré par un lit de semoule, l’œuf meurette.
 
Dans une partition finale, les couscous pour le dessert et le goûter ne manquent pas à l’appel avec le doux mais désaltérant seffa aux pistaches et clémentines confites aux épices. Une somme pratique inspirée qui requiert une suite aussi étincelante. Couscous pour tous, impératif et sans exception.   

Couscous pour tous - Editeur : Solar

L'Archipel français

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Jérôme FOURQUET
Titre : L’ARCHIPEL FRANÇAIS
Editeur : SEUIL
Collection : Points Essais
Date : Septembre 2020
 
Analyste politique habitué des plateaux télévisuels, expert en géographie électorale, directeur du département Opinion à l’IFOP, Jérôme FOURQUET, sous le titre évocateur et métaphorique, publie l’ARCHIPEL FRANÇAIS. Succès de librairie (100 000 ex.), cet ouvrage original autant que stimulant par sa méthodologie (cartographie, anthroponymie (étude des prénoms, p.121), géopolitique) profitera sans doute aux étudiants en sciences politiques comme au grand public passionné par la question du politique et les transformations contemporaines de l’hexagone.

Le sous-titre ambivalent, « Naissance d’une nation multiple et divisée » réfère d’emblée au film très controversé « The Birth of a Nation » de Griffith sorti en 1915. En l’espace de moins d’un siècle, la France serait passée d’une nation une et indivisible structurée par un référentiel culturel commun à une « archipelisation » à savoir un archipel d’îles et d’îlots s’ignorant les uns les autres. La fragmentation s’avère multiple : sécession des élites, autonomisation des catégories populaires, instauration d’une société multiculturelle. En conséquence, le système politique se trouverait inopérant à agréger des intérêts particuliers au sein de coalitions larges.

L’auteur avec la collaboration de Sylvain MANTERNACH, a d’ailleurs une formule précise sur Emmanuel MACRON en le qualifiant de « François BAYROU qui a eu de la chance et qui a réussi » (.357). La solide analyse de la recomposition/décomposition du paysage électoral, du big-bang politique que constitue l’élection d’Emmanuel MACRON, le grand basculement que forme la dislocation de la matrice catholique ne dissipe pas pour autant les doutes sur un modèle parfois simplificateur sur fond d’analyse géographique inspirée par Yves LACOSTE.

L’explication du passage d’une société démographiquement homogène jusque dans les années 70 à une société ethnoculturellement diversifiée par une immigration significative s’appuie sur les thèses ambiguës de Christophe GUILLUY sur la « France Périphérique ». Sans nier, par ailleurs, la déchristianisation des pratiques mesurée à la baisse du taux de « messalisants » (p.41), nous ne pouvons pas pour autant négliger l’influence encore prégnante de la vision catholique du monde dans la vie économique et symbolique de la France.
53% des catholiques pratiquants approuvent l’IVG mais le Pape François a pourtant procédé à un rappel au dogme en octobre 2018, comparant l’IVG au recours à un tueur à gages (p.66). Le regard porté par les catholiques sur l’homosexualité a considérablement évolué mais, en août 2018, le Pape François a suggéré de recourir à la psychiatrie lorsqu’un jeune enfant présente des « tendances homosexuelles ». (p.68). Ce qui traduit la persistance du malaise du monde catholique face à l’homosexualité présentée, dans la Bible puis dans les écrits de saint Paul, comme « contre-nature » et donc des plus condamnable.

Un autre effondrement majeur constitue l’effondrement de l’Eglise rouge et la perte d’influence considérable du PCF (p.109). Jérôme FOURQUET passe en revue le bric-à-brac des basculements anthropologiques majeurs depuis 60 ans : mutations profondes du rapport à la famille et aux représentations du couple, montée en puissance des divorces (p.51), augmentation des naissances hors mariages, adhésion au pacs et à la PMA (p.80), développement fulgurant de la crémation, banalisation du tatouage comme narcissisme de masse, importance accordée aux animaux, véganisme, réintroduction du loup et peut-être de l’ours dans nos forêts.

Ensuite, il analyse la sécession des élites et plus généralement toutes les formes de séparatisme. « La concentration géographique de certaines communautés associée à la diversification quasi planétaire des flux migratoires et à l’impressionnante montée en puissance démographique des populations issues des mondes arabo-musulmans, constitue des ressorts majeurs de l'archipelisaiton de la société française ». (p.198). La dernière partie du livre (pp. 415-498) décrit le paysage politique après le big-bang. Y figurent des analyses fouillées, précises et instructives, des électorats RN, LFI et d’Emmanuel MACRON.

Discutons maintenant certains points contestables de ce modèle dualiste parfois simpliste voire inexact entre la France d’en haut et celle d’en bas, des métropoles du centre et du rural périurbain, des villes et des champs, des gagnants-ouverts et des perdants-fermés, ceux de l’Ouest et ceux de l’Est, en montrant qu’on n’évalue pas uniquement un citoyen à un bulletin dans une urne, qu’on ne peut essentialiser l’espace, que rien ne fonde l’insécurité physique et culturelle, concept forgé par Christophe GUILLY.     

La simplification qui oppose deux France séduit mais ne convainc pas car elle fait fi des exercices et expériences d’altérité, de l’histoire, des dynamiques sociales. Au XXème siècle, la polarisation des riches fonctionnait par une opposition entre le centre et la périphérie. En 1947, Jean-François GRAVIER en produira une image-choc : « Paris et le désert français ». Le modèle s’applique alors à toutes les échelles. La bipolarisation ne joue plus au niveau global aujourd’hui mais dans les territoires. La France métropolitaine ne s’oppose pas à la France périphérique mais il existe une différenciation croissante dans chacun de ces espaces métropolitains ou extra-métropolitains.

La simplification opérée procède d’une division idéologique. La richesse et les opportunités sociales se concentrent en métropole mais cela n’implique pas une distribution égale. La Seine-Saint-Denis située au cœur de la métropole, par exemple, offre à ses habitants des opportunités que n’ont pas les populations des espaces non-métropolitains. Les arguments fondés sur le fantasme de l’immobilité reposent sur des glissements imperceptibles. La mondialisation diffère de la mondialité, ce réseau généralisé qui fait de nos destins individuels un devenir collectif.

La mondialisation ne signifie pas « multiculturalisme » et « communautarisme ». La question centrale ne réside pas alors dans celle des "identités" qui s’opposent mais bien dans celle des principes fondamentaux d’une société qui fait de la libre association des individus libres, autonomes et égaux le principe moteur de l’équilibre social et de la créativité des communs.

Le trauma colonial

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Karima LAZALI
Titre : LE TRAUMA COLONIAL. Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie. 
Editeur : LA DECOUVERTE
Date de sortie : Septembre 2018.
 
Psychologue clinicienne, psychanalyste à Paris et Alger, Karima LAZALI nous donne un livre brillant, important, pas toujours facile car il engage de la complexité et de l’émotion, pour comprendre l’Algérie contemporaine. En effet, dans cette enquête singulière sur ce que la colonisation française a fait à la société algérienne, elle nous restitue des résultats étonnants. Le constat de départ tient dans l’incapacité de la théorie psychanalytique à rendre compte des troubles spécifiques des patients.

Seuls les effets profonds du « trauma colonial » permettent de comprendre que, plus d’un demi-siècle après l’indépendance, les subjectivités continuent à se débattre dans des blancs de mémoire et de parole en Algérie comme en France. L’auteure de « La Parole oubliée » (Eres, 2015) nous montre ce que ces blancs doivent à l’extrême violence de la colonisation : extermination de masse dont la mémoire enfouie n’a jamais disparu, falsifications des généalogies à la fin du XIXème siècle, sentiment massif que les individus sont réduits à des corps sans nom.

La « colonialité » fut une machine à produire des effacements mémoriels allant jusqu’à falsifier le sens de l’histoire. En détruisant l’univers symbolique de « l’indigène », elle a dérouté la fonction paternelle. Cet impossible à refouler resurgit inlassablement, clef de la permanence du fratricide dans l’espace politique algérien. Un livre incisif, lucide et courageux où l’analyse clinique mobilise également les travaux des historiens et une relecture nouvelle des œuvres d’écrivains algériens de langue française tout en poursuivant un dialogue fécond avec l’œuvre fanonienne.

Cet ouvrage imposant et lumineux s’inscrit dans la lignée de la thèse essentielle de Mohamed BENRABAH, « Langue et pouvoir en Algérie » (Verdier, 1999) justement sous-titrée « histoire d’un traumatisme linguistique », qui avait entrepris l’analyse de la langue où s’exprime et se construit le plus profond de la personnalité intime et collective.

Karima LAZALI nous invite à dépasser le pacte colonial : « le temps est vraiment venu de permettre à l’Histoire de faire vivre sereinement une mémoire plurielle dans laquelle chaque sujet d’ici et de là puisse se reconnaître, se sentir accueilli et exister, pour enfin délivrer le chant « déchiré » de l’homme. Et ainsi espérer que l’Histoire entre enfin dans le débat public contemporain » (p.274).       
    
 

Un monde en nègre et blanc

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Paru le 16 janvier 2020, 400 pages (10€), le livre d’Aurélia MICHEL intitulé « Un monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial » est un livre majeur, brillante synthèse originale de l’histoire de l’esclavage, qui donne à comprendre pour la première fois, le rôle capital de l’ordre racial dans la structuration du monde contemporain. Cette investigation historique entreprend de relater et de clarifier, auprès d’un très vaste public, le poids encore très actif de l’esclavage dans nos sociétés.

Dans ce travail décisif reprenant les grandes étapes qui ont conduit de l’esclavage méditerranéen puis africain et atlantique aux processus de colonisation européenne dans trois continents (Afrique, Amérique et Asie), elle fournit les clés historiques de la définition de la race, et dévoile ses fondements économiques, anthropologiques et politiques. L’expérience atlantique fondée sur le travail forcé et la traite esclavagiste, non seulement a forgé la puissance économique de l’Occident mais a aussi orienté ses catégories du politique, ses savoirs scientifiques et la construction de sa philosophie humaniste.

En revenant sur l’histoire passionnante du mot « nègre », l’ouvrage explicite les significations de la « blanchité » aujourd’hui. L’auteure, Aurélia MICHEL, née en 1975, est historienne, maître de conférences en histoire des Amériques noires à l’Université Paris-Diderot et chercheuse au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA). Ses recherches actuelles portent sur le Brésil contemporain. Elle a notamment contribué au scénario du documentaire « Les Routes de l’esclavage » diffusé sur ARTE en 2018.

On ne soulignera jamais assez à quel point il demeure rare, complexe et difficile de produire un livre d’histoire bien écrit, qui se lit presque comme un roman grand public sans céder à la facilité et qui mobile une grille analytique diversifiée (anthropologie, sociologie, philosophie, linguistique). Aurélia MICHEL réussit ce pari souvent impossible même si l’on pourrait discuter des points de détails érudits. Il s’agit d’un livre essentiel pour tous les étudiants mais également le grand public éclairé qui s’intéresse à la question de l’ordre racial et ses effets de réel dans la domination occidentale qui régit notre monde contemporain.

Il en va également de ce qui engage nos identités au prisme des notions de liberté, d’égalité, de travail, de construction européenne. L’essai historique d’Aurélia MICHEL plante le décor dans une première partie sur les esclavages et les empires. Elle montre clairement comment l’esclavage s’institue d’abord dans une dynamique européenne puis dans la plantation atlantique avant la découverte américaine. Dans une deuxième séquence, la période nègre se centre autour de la plantation négrière comme société impossible qui conduira à une crise majeure débouchant sur l’abolition.

De la fiction nègre à celle du blanc s’installe un règne du blanc par une réorganisation du travail colonial sans esclavage. Le récit de la supériorité blanche perdurera par des nouvelles conquêtes, le gouvernement des races, des délires et des démons jusqu’à sa cristallisation ultime au tournant des années 30 dans le nazisme. L’intrigue de la race, de la fiction nègre à la fiction blanche, invite à en finir avec la race pour une « proposition politique globale » (p.351).   

Dans son avant-propos, Aurélia MICHEL balaie d’emblée les idéologies qui pourraient se réclamer de la race (p.9) s’appuyant sur les conclusions du célèbre fascicule édité par l’Unesco en 1950 : « Qu’est-ce qu’une race ? ». La race, notion infondée sur le plan biologique, n’existe pas. Le racisme fait l’objet d’une condamnation morale et surtout juridique. Mais les inégalités raciales et la violence raciste existent bel et bien dans nos sociétés (p.10). Le mot « nègre », métonymie datant de la fin du XVIème, associant durablement les termes d’esclave et d’Africain, revêt pourtant une puissante actualité.

L’auteure de ce brillant essai critique remarque d’ailleurs : « c’est encore l’écho de cette violence qui conduit beaucoup de personnes (blanches) à éviter le mot « noir » au profit d’une sorte d’euphémisme, « black », qui place peut-être celui qui l’énonce à distance de la réalité qui l’évoque ». Elle pose tout de suite le principal enjeu de son ouvrage appelé à devenir un classique : « la race en tant que réalité sociale et politique, malgré son invalidation scientifique, existe. Cette réalité est à la fois niée et parfaitement connue » (p.10).

L’esclavage s’avère central dans la construction de la modernité européenne et en particulier française puisque la France est la nation qui a poussé le système esclavagiste et colonial à son plus haut degré et à sa pleine puissance. Il y a obstacle et impossibilité à dire une telle violence. Le fil directeur de cette enquête historique minutieuse montrera la centralité, la violence, la continuité de l’institution esclavagiste puis raciale dans notre histoire (p.12).

Cette introspection se veut à la fois modeste car elle ne prétend rien révéler et ambitieuse car elle aspire à l’élaboration d’un savoir historique fondamental qui affirme qu’une histoire de la race est possible et que celle-ci est un objet historique. (p.14). Ce processus commence par l’expansion européenne et le développement de la traite atlantique au XVIème siècle, se diffuse à travers la colonisation de l’Afrique et de l’Asie. Cette connaissance historique vise à dégager l’intelligibilité de « l’ordre blanc », héritier de l’Ancien Régime chrétien en Europe, son développement atlantique moderne, et son ancrage dans les Lumières et la révolution française (p.15).

Aurélia MICHEL analyse cet ordre total qui repose sur l’autorité d’un individu masculin européen désirant la liberté, la famille, la propriété et la patrie. Dans une longue introduction, l’historienne des Amériques noires s’applique à brosser l’histoire des mots « nègre », « blanc » ou « racisme ». Elle choisit la définition du racisme de la sociologue Colette GUILLAUMIN, l’exercice d’une domination par discrimination. (p.17). « L’assignation a une race est un procédé unique qui s’inscrit dans le cadre de l’occidentalisation du monde » (p.18).

On apprend à chaque page de ce livre dense et érudit. Le mot « race » ne prend un sens contemporain que très tardivement, en Europe, à la fin du XVème. Il désigne « la lignée, attribut de la noblesse féodale qui, en établissant sa généalogie » se distingue du commun (p.18). Ce changement paradigmatique de la noblesse européenne privilégie les liens de sang eu égard aux liens de la terre pour modifier les successions et héritages, et répondre à une crise majeure de son économie. Minant les erreurs historiennes et errances historiques, déminant les truismes heuristiques de la période, la chercheuse au CESSMA déjoue tous les pièges habituels à ce champ d’analyse.

La race apparaît quand l’esclavage disparaît. (p.19). Il faut donc inverser toutes les perspectives : « C’est bien parce que les Européens ont mis les Africains en esclavage qu’ils sont devenus racistes ». Les raisons de la traite précèdent l’idée de race et n’ont même strictement aucun rapport avec la couleur de la peau. L’enquête lexicale saccage les égarements. L’esclavage, une des institutions les plus répandues dans l’histoire de l’humanité, se développe spécialement autour de la Méditerranée à l’époque antique et au Moyen Âge, sans aucune question de couleur de peau mais de statut, de travail forcé, de captures de guerre, d’échanges de marchandises tous azimuts. (p.23).

Aurélia MICHEL, dans une approche historique perspectiviste, présentifie bien des articulations invisibles ou méconnues voire inconnues : le rôle majeur de la plantation esclavagiste qui industrialise par ses échelles de production et ses bénéfices enregistrés le système capitaliste et sa mondialisation ; la fonction du projet colonial dans le paradigme où prévalent le salariat industriel et l’économie urbaine. En bref, le rôle des immenses fortunes accumulées (p.128 : Antoine Crozat, banquier du roi et homme le plus riche de France, construira le Palais de l’Élysée, la Place Vendôme et le Ritz) aux colonies dans la révolution industrielle (p.25). Au vrai, elle dévoile, à la disposition de tous, parfois dans le détail insoutenable, « la construction usurpée, fracassante et aujourd’hui péniblement nostalgique, d’un monde en nègre et blanc » (p.26).

La reprise de la définition de l’esclavage de Claude MEILLASSOUX, permet une pertinence en miroir de la parenté. L’esclave est l’antiparent (p.37). Etre exclu de la parenté revient à ne pas pouvoir transmettre le statut conféré aux congénères, aux libres, aux nationaux, aux citoyens, aux hommes des droits de l’homme ou toute autre qualité qui définit l’appartenance à un groupe. (p.39). L’esclave naîtra et grandira chez le maître mais il ne deviendra jamais le conjoint des enfants libres avec qui il aura grandi et n’intégrera pas la parenté ni par le mariage ni par la filiation (p.41). Cet état assure sa domestication.

Les conséquences sociales de l’esclavage impliquent que les esclavagistes « captent » la part du travail que l’esclave aurait dû destiner à sa descendance. On voit alors que les deux modalités d’acquisition d’esclaves se concentrent entre la guerre et le marché. La production d’esclaves se qualifie par trois procédés concomitants dans toutes les sociétés : dépersonnalisation, désexualisation, décivilisation.

Pour comprendre, la « face nègre » de l’Occident (p.109), il faudra penser la plantation, rouage de l’économie atlantique, lieu où converge les violences et les relations sociales qui en découlent, expérience humaine radicale que les élites n’auront de cesse de justifier (p.110). L’état négrier de Colbert promulgue le Code Noir en 1685. Il existe une raison d’état qui produit le nègre, le capture en Afrique, le transporte à travers les mers, le force à travailler (p.125). La production coloniale et en particulier du sucre ou du café, n’a d’intérêt que par sa dimension capitaliste (p.131).

Les colonies incarnent le laboratoire et bientôt l’usine d’une expérience traumatique qui n’en finit pas de résonner (p.133). Le système de plantation caraïbéen, entre 1710 et 1750, se présente comme une société impossible où l’usage systémique de la violence (inouïe, cumulative, exponentielle, auto dévastatrice) constitue l’unique principe de socialisation (p.136). « Pour le planteur, il n’y a pas de femmes ni d’hommes mais des nègres dont le travail doit être poussé au maximum grâce à une organisation adéquate du travail ». La violence force d’abord au travail mais évite aussi la rébellion (p.151).

La surenchère paranoïaque provoque une terreur structurelle (p.153) où la crainte du marronnage hante et crispe les propriétaires. En 1771, Samuel DUPONT DE NEMOURS entend démontrer l’égalité naturelle des Noirs avec les Blancs. L’esclavage devient inadmissible moralement. La Révolution française en précipite la fin (p.189) en 1794. Aurélia MICHEL montre la fragilité de la fiction du nègre et qu’elle pouvait exploser à tout moment à la figure de celui qui la brandit. (p.190).

Mais la violence structurelle insoutenable (p.192) accumulée demeurera après l’abolition comme « intransformée » (Caroline OUDIN-BASTIDE) dans notre inconscient collectif. Napoléon, dont la femme Joséphine est fille d’un planteur martiniquais, s’empresse de revenir dessus en 1803. Même Toussaint Louverture, ancien planteur et général noir, fait appliquer une législation esclavagiste en 1801 à Saint-Domingue. Là où l’institution esclavagiste faillit, la race trouvera sa fonction dans le règne du blanc (p.200).
La « domi-nation » s’étendra de 1790 à 1830. « Car le nègre est non seulement l’esclave mais la menace permanente d’une affiliation à l’esclave et de la confrontation avec la violence qui l’a produit ». (p.213). Dans une conclusion remarquable sur l’intrigue de la race, l’auteure explique que nous n’en avons pas fini avec la grille raciale qui continue d’organiser les rapports sociaux dans nos démocraties. L’histoire de la race ne se réduit pas à celle des racisés. La race est notre ordre social global (p.339) indissociable de l’esclavage.

Elle consiste dans un fait psychologique jamais entièrement rationalisable dans une théorie économique ou dans le pragmatisme capitaliste. « L’expérience nègre nous fait entrer dans un cycle exponentiel dans lequel à la violence succède son déni, qui déclenche une violence plus importante encore (p.341) ». Dans l’inconscient profond de nos sociétés occidentales, l’ordre racial touche à nos structures anthropologiques. Tout l’enjeu du racisme réside dans la restriction de l’accès au statut de parent qui définit l’appartenance au groupe au sens anthropologique c’est-à-dire à l’humanité (p.349). Défaire la race consisterait alors à accepter le moindre rôle de la filiation biologique (p.351), se soumettre aux exigences d’un cycle qui nous constituerait en fraternités-sororités de parents responsables des générations précédentes et engagés dans l’avenir des suivantes.          

Auteur : Aurélia MICHEL.
Titre : UN MONDE EN NEGRE ET BLANC. Enquête historique sur l’ordre racial.
Editeur : Seuil.
Collection : Points Essais Inédit.
Date de sortie : janvier 2020.

13 livres

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