Par Fabien Nègre
Auteur : Camille PEUGNY
Titre : Le triomphe des égoïsmes
Editeur : PUF
Date de parution : janvier 2026.
L’égoïsme comme contrainte sociale généralisée progresse, selon le sociologue, à mesure que recule l’État social – miné par plusieurs décennies de progrès du néolibéralisme -, notamment parmi les classes moyennes et supérieures, qui contribuent à l’essaimer au sein de tout corps social. De leur côté, nul déni des inégalités mais une adhésion accrue aux principes de responsabilité individuelle. Du côté des classes populaires contraintes de devenir auto-entrepreneuses de leur propre précarité, les transformations de l’emploi fracturent les collectifs et contraignent à l’assurance individuelle.
L’égoïsme théorisé dans cet ouvrage ne remet en cause ni l’intensité des liens sociaux ni le nombre des engagements solidaires. Surtout, il se voit expurgé de toute charge morale. Il est le produit d’un fonctionnement social adapté au contexte d’une compétition accrue pour les places et les ressources. Il convient d’en comprendre les ressorts et d’en expliciter les conséquences afin de construire une alternative politique durable.
Camille Peugny est sociologue, professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et chercheur au laboratoire Printemps (UVSQ/CNRS). Il a été remarqué pour Déclassement (Grasset, 2009) mais il a également publié Destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale (Seuil, 2013) et Pour une politique de la jeunesse (Seuil, 2022).
Dans sa longue introduction curieusement synthétique, le chercheur à l’UVSQ, rappelle, dans la lignée des travaux de Robert Castel, que l’État-Providence moderne a accru les processus d’individualisation dans les sociétés occidentales. Il s’inscrit, par ailleurs, dans une tentative de sortie très post-bourdieusienne de la théorie fondatrice du social de l’auteur de la Distinction telle qu’elle se présente dans Daniel Bertaux, Destins personnels et structure de classe, Paris, PUF, 1977.
Le pacte de croissance ou mode de régulation pour évoquer Michel Aglietta, a structuré une vaste assurance risque (p.7). La problématique du livre devient alors : « si l’État se substitue aux solidarités traditionnelles, que reste-t-il lorsqu’il se retire ? » (id.). La prophétie inquiète bascule dans l’inquiétant augure. La réponse apportée dans les pages suivantes se veut sans appel : l’Etat social reflue au profit d’une logique de responsabilisation individuelle à mesure que se déploie un processus de néo-libéralisation alimenté par la mondialisation accrue des échanges (p.8).
De l’Etat stratège ou régulateur à l’Etat prédateur, la concurrence entre les individus et les groupes sociaux s’accroît dans tous les champs : « l’égoïsme comme contrainte sociale généralisée est ce qu’il reste des relations sociales lorsque l’État social se retire » (p.9). L’une des thèses centrales du livre consiste à penser l’égoïsme dans son dépassement de l’individualisme tout en l’expurgeant de toute charge morale (p.12). Pour le sociologue, le vent idéologique a tourné : « les cadres et les professions intermédiaires, du privé comme du public, adhèrent de manière croissante aux grands principes idéologiques du néolibéralisme : libre concurrence, mérite et responsabilité individuelle » (p.15).
L’hypothèse d’une droitisation des classes moyennes supérieures nous semble, cependant, très discutable car difficilement mesurable. Nous suivons davantage la théorie générale d’un creusement des inégalités entre la frange la plus qualifiée des travailleurs et celle des subalternes (p.16) que Camille Peugny qualifie d’atomisés, contraints de devenir autoentrepreneur de leur propre précarité (p.25). Le chapitre 1 étudie la lutte pour les places. On lira avec intérêt les pages sur les pathologies psychiatriques induites par la mobilité sociale aux Etats-Unis.
Dans le cas français, la pertinence des analyses s’impose radicalement : « la compétition scolaire est d’autant plus féroce que ses verdicts sont plus définitifs qu’ailleurs, tant est forte l’emprise exercée par les diplômes sur l’ensemble de la trajectoire des individus. En cause, une croyance particulière en la capacité des diplômes à rendre compte de la valeur des individus, ainsi qu’une forme de confusion entre le mérite scolaire et le mérite professionnel » (p.36).
On regrettera parfois, dans ce livre honnête et sérieux qui s’étire en longueur, une tendance à l’insertion de graphiques, qui ne corrobore en rien la scientificité de l’exercice pour parvenir, par exemple, à une conclusion du type : « l’importance de la fonction publique comme voie de la mobilité sociale pour les enfants des classes populaires est un résultat solidement établi » (p.58). L’analyse de la bataille scolaire remportée par les classes supérieures montre que les seules conditions de naissance ne suffisent plus. Dans un système éducatif français qui sélectionne une petite élite, l’école privée établit une fermeture sociale, un entre-soi (p.75).
Le contournement de la carte scolaire, la socialisation familiale et scolaire convergent vers une puissante reproduction sociale quasi mécanique ou prophétique. On s’étonnera, toutefois, de l’absence de prise en considération, dans ce chapitre, des destins personnels corrélés à des structures de déclassements brutaux de plus en plus fréquents, aujourd’hui, des effondrements rapides et autres décrochages, de vies en quelque sorte cabossées qui décrivent autant de trajectoires de descenseur social souvent oubliées par les sociologues.
Le chapitre 2 intitulé « le virage à droite des classes moyennes supérieures » (p.85) ne convainc pas totalement. En effet, il se heurte à des problèmes redoutables de méthodologie de définition d’une « classe moyenne » et de caractérisation heuristique de la notion de « virage à droite ». Le chapitre 3 nommé « nouvelles et nouveaux prolétaires » (p.139), éclaire les dynamiques de transformation de l’espace des classes populaires et la fragilisation des collectifs protecteurs dans lesquels elles s’inscrivaient (p.141). Camille Peugny nous démontre, que loin de disparaître, le salariat subalterne se recompose et ses franges croissent telles les femmes de ménages des grandes entreprises.
Ainsi, la transformation des carrières et des parcours de vie au sein de cette fraction du salariat subalterne contraignent chacun à devenir « autoentrepreneur de sa propre précarité loin de tout processus de régulation et de protection collective contre les principaux risques sociaux » (p.141). On déplorera, ici encore, un recours important aux graphiques et aux chiffres qui n’étayent pas ni ne se substituent à la force d’un raisonnement ou la puissance d’une démonstration.
L’étude sur les femmes de ménages, en marge du salariat (p.163) explore la difficulté des syndicats sans adhérents, des métiers sans collectifs en relevant les prénotions des représentations sociales notamment sur la solitude (p.208) ou sur l’autonomie favorisée par l’absence de supérieurs hiérarchiques ou de collègues (p.216), le relationnel (p.229). On peine alors à comprendre comment s’articule le triomphe des égoïsmes face, par exemple, à ces stratégies inventives du quotidien lors même que la société française redevient une société d’héritiers (p.240). La conclusion de l’auteur en appelle à une éthique de la dignité loin de la facilité rhétorique : « une conception exigeante de la vie en société, une transformation profonde du système économique » (p.246).
Par Fabien Nègre
Auteur : Laurent de Sutter.
Titre : POUR EN FINIR AVEC SOI-MÊME (Propositions, 1).
Collection : Perspectives critiques, fondée par Roland Jaccard et dirigée par Laurent de Sutter.
Editeur : Presses Universitaires de France (PUF).
Date de parution : avril 2021.
Qui sommes-nous ? A cette demande, chacun nous intime désormais de répondre. Du développement personnel aux documents d’identité, des luttes politiques aux relations intimes, de la vie professionnelle aux moments d’illumination mystique, réussir à enfin être soi-même semble constituer la condition essentielle de tout. Mais d’où provient cette obsession pour le fait d’être quelqu’un ? Et, surtout, que révèle-t-elle de l’ordre du monde dans lequel nous vivons ? Dans son nouveau livre, Laurent de Sutter propose une solution inédite à ces questions au terme d’un cheminement surprenant, saisissant dans un même mouvement la méthode Coué et le très ancien droit romain, l’invention philosophique du moi et la pensée chinoise, la psychanalyse et la spiritualité indienne, le théâtre et la neurologie. Et si, pour résister aux appels à être « quelqu’un », il fallait apprendre à devenir n’importe qui ?
Laurent de Sutter est professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages traduits dans une dizaine de langues. Aux Puf, il est entre autres l’auteur d’Après la loi (2018, Prix Léopold Rosy 2019, French Voices Award (2020) et de Qu’est-ce que la pop’philosophie ? (2019).
Insistons, dès l’abord, sur la remarquable entreprise qu’architecture la collection « Perspectives Critiques », qui fête, en 2026, ses 50 ans. Lorsque Roland Jaccard fonda « Perspectives critiques », en 1975, il savait ce qu’il souhaitait créer : une véritable collection d’essais. Mais qu’est-ce qu’un essai ? C’est un risque. Le risque de penser en toute liberté, le risque d’écrire sans formatage, le risque d’intervenir dans un monde qui, à l’intelligence, préfère toujours la bêtise. Un essai ne vise ni à informer ni à rassurer : il vise à ébranler et à inquiéter – et à ce que cet ébranlement et cette inquiétude transforment la perception que nous avons du monde.
En publiant Gilles Deleuze ou Clément Rosset, Thomas Szasz ou Roberto Calasso, Roland Jaccard avait prouvé que cette ligne était à la fois nécessaire et désirée. Aujourd’hui, poursuivant son travail, et publiant Louis Althusser ou Alain Badiou, Slavoj Zizek ou Boris Groys, mais aussi toute une nouvelle génération de penseurs et d’écrivains, Laurent de Sutter, dans la collection, montre que cette nécessité s’est faite plus intense que jamais – et que le désir qui la nourrit est désormais devenu vital. Face aux forces obscures qui tentent de s’emparer de nos existences et de nos âmes, proposer de nouvelles perspectives critiques sur le monde ne relève plus du caprice ou du luxe, mais de la survie.
"Perspectives critiques" propose donc des textes courts inédits par des auteurs renommés ainsi que des jeunes écrivains. Elle vise à offrir de nouvelles perspectives critiques sur des enjeux contemporains, soulignant l'importance de cette démarche face aux défis actuels. Les revues, comme "Perspectives critiques : la Revue 1" et "la Revue 3", présentent des contributions variées et enrichissantes, permettant une exploration approfondie de sujets divers.
Le premier chapitre de la Propositions 1 de Laurent de Sutter analyse l’étonnante aventure d’un pharmacien nommé Coué inventeur d’une méthode aussi mystique que controversée (p.10). La trouvaille du notable troyen puis nancéen consista à passer de la suggestion à l’autosuggestion par son mantra fameux : « Tous les jours, à tout point de vue, je vais de mieux en mieux » (p.12). Lecteur attentif de l’anglais, il comprit l’exigence de maîtrise de soi formulée par ses patients et l’espace anglo-saxon de la mind cure. Son manuel d’apprentissage sous forme de méthode entra dans le lexique populaire mais par un curieux contresens.
En effet, plus proche de Freud qu’il n’y paraissait, il promouvait l’imagination comme faculté première de l’homme (p.16) et partant une certaine forme d’hypnose violemment critiquée par la psychanalyse. Le sujet clivé existait pourtant bien chez Coué et dans l’analyse, la division impliquant la perte de maîtrise. Pour reprendre la maîtrise de soi, le développement personnel et sa nébuleuse (p.23) apparaît comme une « médecine au-delà de la médecine » (id), « un répertoire d’exercices simples et formalisés, reposant sur un découpage du monde permettant, une fois intégré, de reprendre le contrôle sur soi, de manière à pouvoir à nouveau fonctionner de manière efficace » (id.)
Ce que pointe remarquablement Laurent de Sutter, c’est bien que la démocratisation du souci de soi, dans un vocabulaire de la maîtrise et de l’efficacité, « s’acclimate au développement planétaire d’un capitalisme de masse mettant les sujets au travail » (p.25). L’histoire de la « méthode Coué » offre finalement un paradoxe apparent qui veut que s’occuper de soi dans un but de maîtrise n’est rien d’autre qu’une reddition sans condition au-dehors qui définit la logique des places définissant le soi en question (p.39).
Pour de Sutter s’inspirant de Descombes, « le soi est le suppôt de la norme qui se réfléchit dans l’exercice » (p.43). L’histoire du développement personnel ne traduit rien d’autre que l’histoire de la police de l’être (p.48). Dans cette généalogie conceptuelle sur l’émergence de la personne, on lira avec intérêt les pages suivantes sur Locke (pp.55,92,105), la théorie du prosopon (p.61) chez les Grecs où il n’y a de visage que sous forme de masque (p.63), l’invention de la personnalité juridique à Rome (p.67,115) comme persona jusqu’à la personne morale c’est-à-dire une personne dont la capacité ne dépend pas d’un corps humain (p.80).
L’un des grands mérites de la pensée de Laurent de Sutter c’est qu’elle ne se circonscrit jamais à l’Occident. Ainsi, il aborde la personne, « sujet de la Loi » dans le droit musulman (p.96). Ailleurs, l’essayiste virevoltant analyse la signature, la photographie ou l’anthropométrie et plus tard les empreintes digitales comme « un répertoire dressé, au fil des ans, par les premiers services « d’identification » des différentes forces de police en Occident, afin d’assurer leur mission » (p.118).
Plus loin, l’auteur persiste : « Être, c’est être fiché » (p.122). Autrement dit, il n’y a de sujet qu’interpellé (p.125). Riche d’une trame freudienne, puisant chez Badiou le « sujet comme effet qui fait le vrai » (p.160), ou le « Tu es cela » lacanien, ce livre foisonnant de possibles reprend aussi la notion d’âtman, « soi du dehors » bouddhiste (p.165) en tant qu’extériorisation du soi ou extase du soi chez Lacan. Contre la mystique, de Sutter, incandescent, soutient la psychanalyse : « non, la psychanalyse ne vous livrera aucune vérité ; non, la psychanalyse ne fera pas de vous des sujets complets ; non, elle ne vous accès aux secrets de votre être – sauf qu’elle vous révélera le principe de la vérité, du sujet ou de l’être, qui est d’être sans autre principe que son Réel en tant qu’impossible » (p.170).
Se réconcilier avec cette dimension de l’impossible consiste à accepter l’inacceptable : « le lieu du sujet est toujours ailleurs, autre part ; il n’est pas un lieu propre, mais au contraire le lieu d’une dépossession » (p.173). Autrement dit, le lieu du sujet est le lieu où le sujet n’a pas lieu ; il est le lieu du non-lieu du sujet (p.174). Dans les dernières pages denses de son essai, le fin connaisseur de la pensée chinoise explicite l’affectation, intensification de l’interdépendance de corps : « en Chine, le soi est toujours dehors » (p.181).
Il s’agit, pour chaque individu, de s’oublier à savoir que le seul horizon possible est d’être le devenir dans son mouvement impersonnel (p.183). En finir avec soi-même, c’est finalement ne pas être de « parfaits représentants de la catégorie à l’intérieur de laquelle notre identité nous rangerait, comme un bloc de couleur dans un jeu d’enfant » (p.201).
Par Fabien Nègre
Auteur : Laurent de Sutter
Titre : DÉCEVOIR EST UN PLAISIR (Propositions, 3)
Collection : PERPECTIVES CRITIQUES, fondée par Roland Jaccard et dirigée par Laurent de Sutter
Date de parution : avril 2024.
« Tu m’as déçu ! ». Qui, aujourd’hui, pourrait se relever d’une telle accusation ? Et qui, aussi, n’y a jamais recouru ? Nous sommes les êtres de la déception, car nous ne cessons de décevoir et d’être déçu. Pourtant, les moralistes n’ont martelé : être déçu, c’est avant tout être la victime d’attentes qui n’existaient que dans notre tête.
Mais si ce n’était pas tout ? Et si, derrière la fable morale, se dissimulait toute une politique, une théologie et même une métaphysique ? Et si, derrière la danse de l’espoir et de la déception, des attentes et de leur frustration, se déployait un véritable ordre du monde, décidant, pour nous, de ce que nous pouvons et ne pouvons pas ? et si décevoir était avant tout une manière de s’y soustraire ?
Poursuivant son travail de décadrage des grands concepts issus de la modernité, Laurent de Sutter ajoute un chapitre jouissif au chantier de ses Propositions.
Laurent de Sutter est professeur à la Vrije Universiteit Brussel et à Sciences Po Paris. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages couronnées par de nombreux prix et publiés dans une quinzaine de langues, dont, aux Puf, Qu’est-ce que la pop’philosophie ? (2019) et Pour en finir avec soi-même (2021) et Éloge du danger (2022), les deux premiers volumes de ses Propositions.
Le titre du présent essai brillant, subversif et incisif, toujours enlevé, part d’une phrase célèbre de Gilles Deleuze dans sa Lettre à un critique sévère in Pourparlers, Paris, Minuit, p.19 : « Décevoir est un plaisir ». Michel Cressole, dans une critique d’une violence inouïe, ajoutait « l’insulte à l’injure » (p.10), en attaquant L’Anti-Œdipe, « dans un geste de demande d’amour aussi débile qu’infantile » (p.11). Laurent de Sutter, fort subtilement, soulève d’emblée le nœud paradoxal : « décevoir, pour la grande majorité des êtres humains, n’est pas un plaisir, mais une honte : il est ce que chacun des efforts mis en œuvre par un individu dans son existence tente d’éviter » (p.13).
La formulation deleuzienne relevait donc de l’intention provocatoire au sens d’une stratégie des jurisconsultes romains (id.). La pro-vocation consiste en un appel, une mise en voix. Plus profondément, Deleuze, selon le philosophe belge, par ailleurs éminent professeur de théorie du droit, faisait le procès d’un mode de pensée, indigne et paresseux, reposant sur des « attentes » (p.14). Laurent de Sutter, d’entrée de jeu, porte le fer, chez Cressole, sur « la lucidité, en tant que valeur suprême de celui à qui on ne la fait pas », qui « ne constitue pas l’instrument théorique premier de l’individu pensant, mais bien celui du flic – du fouille-merde qui s’attend à pouvoir dénicher dans les toilettes d’une personne de quoi l’accuser de n’importe quel crime » (p.16).
Le lucide sait à quoi s’attendre. L’auteur du présent petit livre décapant et percutant mobilise Sénèque et de nombreux philosophes, pour démontrer le « refus de céder aux attentes » (p.19) en s’exerçant à leur résister. Il ne faut pas se laisser aller à attendre quoi que ce soit pour se libérer de l’emprise de la contingence. S’éduquer à l’inattente, selon De Sutter, revient à accepter seul ce qui existe au moment où il existe. Dans l’art stoïcien de la « gestion de vie » (p.20), les attentes n’ont justement aucune place car elles conduisent à la déception. Ne rien attendre, c’est ne rien espérer.
La pragmatique deleuzienne tient tout entière dans des exercices ascétiques qui permettent « l’assomption de ce qu’il y a » (p.22). L’art des conséquences tirées de « ce qui dépend de nous » lutte contre les attentes vouées à la déception (p.23). Avec une maestria commune à tous ses ouvrages, l’auteur de « Deleuze, la pratique du droit », saccageur d’illusions, massacreur de rêves, nous retourne en fin deleuzien : « Faites, n’attendez jamais » (p.24). Toute attente invite à une projection contre laquelle une relation d’orientation ne signifie jamais un point de départ (p.25).
En d’autres termes, sous le règne de leur brutalité, les attentes relèvent du « forçage » (p.28). Laurent de Sutter, remarque la centralité platonicienne de la forme de discipline collective qui consiste à nourrir des attentes dans la religion : « pour qu’il y ait de l’ordre, il faut qu’il y ait des attentes » (p.30). La théorie théologique de l’espérance s’inscrit, comme la théorie politique de l’espoir, dans une logique marquant la possibilité d’un passage à la perfection qui soit incommensurable avec l’état actuel des choses.
Recourant tour à tour à Kierkegaard, Huygens, Bernanos ou Ellul, l’anarcho-communiste de la pop’philosophie mine nos concepts occidentaux fallacieux : « l’espérance est le principe de la néantisation de tout ; elle est le principe de la police de ce qui est, sous les auspices d’un rien plus essentiel, plus vaste, plus parfait, que quoi que ce soir » (p.56). Avec Spinoza, l’auteur de ce bref essai très dense nous fait tomber les écailles des yeux revient sur la promesse en tant qu’avance : « il n’y a pas de promesse dans possibilité de trahison » (p.59). Avec Blanchot, il nous décille. La police de l’espérance réside dans un devoir d’attention au sens d’une intensification de l’attente (p.63).
Dans une maîtrise tourbillonnante de Freud, Lacan, Barthes, Baudrillard et même Philip K. Dick, Laurent de Sutter nous met en joie dans son érudite férocité : « L’espérance est donc la forclusion de la déception » (p.104). Il nous donne l’énergie de « l’imperfection présente qui fait avancer » (p.113) car décevoir c’est remettre le monde en branle par une réouverture du dehors qui hante toute chose, explorer ses craquelures dans une perte ou un abandon : « n’importe quoi peut se produire : tel est le motto de la déception » (p.114).
Il s’agit de restituer au chaos sa dignité productive prône l’auteur de « Hors-la-loi. Théorie de l’anarchie juridique » (Paris, 2020, Les Liens qui libèrent). La déception fondamentale est qu’il n’y a pas d’être mais le « mouvement décevant, parce que modeste et instable, de la vie, de ce qui est, de ce qui arrive et de ce qui vient, de l’espèce d’aspiration par laquelle le devenir se trouve happé, comme s’il s’agissait d’un arc de tension » (p.122). Cette aventure chaque fois nouvelle de l’assomption de ce qui vient nous réjouit.
Par Fabien Nègre
Auteur : Valentin HUSSON
Titre : L’ART DES VIVRES. UNE PHILOSOPHIE DU GOÛT.
Editeur : PUF
Date de parution : janvier 2024.
Rien de plus quotidien que l’acte de manger. Rien de plus vital non plus. Mais n’y a-t-il pas davantage qu’une simple nécessité dans l’art d’apprêter les mets et de les goûter ? Dans cet essai gourmand et érudit, traversant avec grâce l’histoire de la philosophie comme celle de la gastronomie, Valentin Husson suggère qu’il y a en effet plus – beaucoup plus. Manger est un art -un art qui relève autant de l’esthétique que de l’éthique, du savoir que de la politique ou de l’écologie. Goûter, c’est apprendre à recréer un rapport avec notre environnement direct.
C’est retrouver la saveur possible d’un terroir, d’une saison ou d’un produit. C’est choisir comment s’orienter par la bouche dans un monde qui aimerait décider de notre goût à notre place. C’est, surtout, se réconcilier avec l’idée que la vie puisse être bonne au sens le plus littéral du terme : au sens de sa saveur. Si l’art de vivre était d’abord un art des vivres ?
Valentin Husson, philosophe, professeur, enseigne à l’Université de Strasbourg. Il est l’auteur de Vivre (s). Malaise dans la culture alimentaire (Les Contemporains favoris, 2018), et de l’Écologique de l’histoire (préface de Jean-Luc Nancy, Diaphanes, 2021).
En guise de mise en bouche introductive, le passionné de cuisine et de vin nous emmène au commencement de l’humanité, dans la domestication du feu et partant la cuisson. La thèse séduit et l’on ressent une volonté d’affirmation solaire et joyeuse mais la position apparaît d’emblée radicale, l’auteur de l’essai d’enfoncer son marteau argumentatif : « la cuisine a rendu possible un développement considérable de nos facultés cognitives et cérébrales. La cuisine est première ; la littérature, seconde ; la philosophie tertiaire » (p.10).
Par des jeux de mots potaches inutiles qui obèrent quelque peu sa pensée souvent très juste, pertinente, sensible et incarnée tout au long de l’ouvrage, - « Il n’y a d’art de vivre, aujourd’hui, que parce qu’il y eut un art des vivres… la philosophie première est la gastronomie » (id.) -, Valentin Husson nous montre qu’il fait « bon vivre dans les bons vivres » (pp.14,192). Ailleurs, une formule comme « la justice est une justesse » (p.110), déçoit le lecteur par sa facilité attendue et ne restitue en rien le cœur d’un essai pourtant riche et éclairant sur l’estomac qui fait loi.
On notera, en outre, quelques petites approximations bien pardonnables notamment dans la naissance du concept de restaurant (p.15) où le fin connaisseur de la haute gastronomie parisienne aurait justement gagné à consulter des sources de première main comme la thèse de Rebecca L. Spang, souvent citée mais jamais consultée : « The Invention of the Restaurant. Paris and Modern Gastronomic Culture », Harvard University Press, 2000. Autre exemple : Alain Ducasse est l’un des premiers à introduire un plat végétal dans sa carte mais Michel Bras le fait dès 1978.
Page 17, l’essayiste pose son objet : « le savoir n’est pas une saveur. Et la sapidité n’est pas une sagacité ». Le présent livre prétend traiter, au fond, à contrecourant de notre histoire philosophique occidentale, du fait que jamais la philosophie ne s’est mariée avec l’art culinaire (p.18). Aux nourritures de la terre, le penseur préfère les célestes. On lira avec intérêt les pages consacrées à décrire le concept défait par la sensualité (p.40), la cuisine en tant qu’artisanat d’excellence kantien où le savoir-faire est un savoir-parfaire (p.42), où la précision égale la créativité.
En analysant la jardinière de légumes d’Alain Passard ou l’art total de Paul Pairet, le gourmand philosophe enjoué s’engage dans un anti-socratisme où « la cuisine est le présent, d’un éternel à-présent » (p.53). Cette critique de la raison puritaine qui exhibe les raisons du corps que la raison ignore (p.57) définit la gourmandise par l’appétit et non par la faim. Elle nous secoue par une élévation par le bas, « une manière de monter de dessous » (p.61). Après la cuisine des philosophes, le chapitre sur la gastrodiplomatie et l’écologie de l’alimentation resitue l’art diplomatique comme art d’estomaquer les convives (p.77).
La belle étude du repas dans sa dimension improductive, festive au sens du « corps à la fête » (p.79) : « le temps perdu à table est un temps gagné » (pp. 83-84) revigore l’esprit au sens où le haut goût oppose l’élégance à la négligence : « négliger c’est couper le lien, le nier, rompre l’élégance du monde, le rendre immonde » (p.99). La pensée « unidiverselle » (p.104) de Valentin Husson nous décentre par une écologie politique. Un livre à lire presque uniquement pour son interprétation virtuose de la soupe d’artichaut de Guy Savoy (pp.130 et sq.), du foie gras en neige à la crème de berawecka d’Olivier Nasti, de la noix de Saint-Jacques à la moelle de Pascal Barbot, la poétique cosmologique et cosmogonique du végétal d’Alain Passard (p.146 et sq.).
La cuisine ou l’art de l’acmé du kairos. L’ultime chapitre établit une typologie nietzschéenne de la diététhique : le bon vivant, le jouisseur et l’ascète. Notre mode de vie résulte d’un certain rapport à notre corps : « ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent ne savent ni boire ni manger…seul l’homme d’esprit sait manger » (Brillat-Savarin, Physiologie du goût, p.19, cité page 215).
Par Fabien Nègre
Auteurs : Christian SINICROPI, Dr Patrice PAJOT
Titre : Pour un contrat social culinaire du vivant ? Essai sur la gastronomie.
Editeur : SPINELLE, Paris.
Date de parution : octobre 2025
Le point d’interrogation revêt toute son importance dans le titre du présent ouvrage car il n’asserte point mais ouvre un champ réflexif sur la pensée de ce que l’on nomme improprement à défaut d’un autre mot : le haut goût. Cette rencontre improbable et souvent impromptue entre un grand chef longtemps récompensé de deux étoiles au guide Michelin, au Martinez, à Cannes, et un psychanalyste lacanien solide, psychiatre, ouvre une voie exploratoire inouïe. Le Dr Patrice Pajot, fasciné par une approche culinaire célébrant la nature et la créativité, découvre dans la manière de Sinicropi, un écho à ses propres questionnements sur l’humain et son rapport au monde.
De leurs échanges résulte une réflexion profonde sur la transmission, la perception et la sublimation. Chaque plat incarne une expérience sensible qui transcende le simple plaisir gustatif pour s’inscrire dans une véritable introspection philosophique ou l’art culinaire dialogue avec la pensée. La gastronomie se transmue alors en un langage de l’inconscient, passerelle entre les sens et l’esprit. A la croisée de la créativité et de la réflexion, cette rencontre ouvre une nouvelle perspective : si, au-delà de nourrir le corps, la cuisine éclairait l’âme ?
On n’avait pas lu de travail aussi réjouissant depuis François Ladame, Un psychanalyste chez Guy Savoy, PUF, 2007. Le présent ouvrage pousse plus loin l’enquête avec la sagesse antique et futuriste de Christian Sinicropi : « Le vivant est un chef d’œuvre inachevé qui se réinvente avec ou sans nous » (p.8) et la théorisation incarnée de Patrice Pajot : « comment naît un artisan cuisinier qui va devenir un artiste dont l’outil est la cuisine » (id.). L’avant-propos s’applique à expliciter la collaboration insolite entre les deux auteurs. La cuisine originelle du chef du Martinez auréolé de deux étoiles jusqu’en 2023 présentait déjà des linéaments d’introspection et d’analyse sur une réflexion existentielle à partir de deux éléments : la nature et l’être humain.
En effet, l’alimentation définit l’état de santé de notre cerveau et de notre psyché, notre bien-être et la santé de notre environnement s’interconnectent. D’ailleurs, un des concepts centraux de Sinicropi tient dans la cuisine originelle et son art qui fonde une expérience de l’interconnexion (p.9). L’ouverture culinaire implique de vivre culinairement le contrat social du vivant qui appelle de « s’immerger dans la philosophie » (id.). Remarquons, d’emblée, que le cannois Christian Sinicropi a toujours excédé sa seule fonction de chef et ambassadeur de la cuisine français et provençale : plongeur sous-marin, chercheur, céramiste. Il établit, depuis quelques années, une véritable pensée de la cuisine avec une architecture conceptuelle.
Les « considérables », quasi énantiosème, s’arriment à l’humain dans son paroxysme : chaque plat se déduit d’un dialogue entre l’art culinaire, l’imaginaire et notre rapport au sensible (id.). Ce livre expose l’enroulement de chaque convive dans une expérience sensorielle singulière où chaque bouchée matérialise l’harmonie avec la nature mais également une conscience collective de notre place au sein de la biodiversité. C’est une tentative rare de célébrer le vivant dans un respect, un échange, un questionnement qui structurent l’immersion dans le goût. L’évolution dans la sublimation fait l’objet d’une présentation spécifique.
Dans sa préface, Chiara Vecchiarelli, docteure en philosophie, met l’accent sur l’imaginal dans la théorie de Sinicropi (p.12) au sens où il fait « penser la matière et donne corps à la pensée » (id.). L’imaginal de l’artiste du vivant qui accomplit des opérations vitales qui touchent à la métamorphose, se définit comme une « opération traversée par le frémissement de la rencontre ». Les considérables donnent lieu à la création gustative. Le Considérable se nomme alors « le moment du vivant » (p.13). La chercheuse en art et esthétique caractérise le contrat social culinaire en tant qu’élaboré dans le présent ouvrage comme « cette cuisine qui nous nourrit en se nourrissant de la relation, jamais dans l’après-coup de la vie mais toujours dans son efflorescence » (id.).
La mue imaginale active le quiescent. Bien plus encore, Sinicropi nous annonce que « le considérable garde en lui la mémoire du commencement » (p.14). Dans la cuisine, art de la relation, les produits composent des écosystèmes éphémères qui se présentent à nous en-deçà de toute partition ente l’intellect et les sens. Christian Sinicropi touche quand il évoque clairement dans une position mystique ou soufie, son commencement (p.16) en précisant ne pas vouloir « endosser le costume de l’imposture » (id). Il évoque ses valeurs cardinales : « courage, ensemble, amour, rigueur, savoir-faire, transmission, partage » (p.17).
Le voyage s’effectuera en vingt mouvements (p.19), de la conscience du commencement, à la mémoire, de l’urgence à honorer une créature vivante, végétale ou marine à l’apprentissage éternel de l’évidence. Les auteurs, avec courage, tiennent des positions fermes afin de pauser les jalons de leur vision : « l’ignorance crée des névrosés égocentriques qu’elle nourrit de son sein avec son lait au syndrome narcissique » (p.27). Cette tentative de réflexion profonde sur notre écosystème en transmutation culinaire se propose de sublimer le vivant en immersion dans ce milieu « originaturel » (p.29).
Dans un souci définitionnel, le contrat social culinaire c’est-à-dire l’acte de cuisiner comme langage sacré et pacte du vivant (p.34) nécessite une psychanalyse du goût. Le concept de Considérable diffère justement de la notion de produit. Il mérite un regard, un égard, une cuisine « de l’âme » (p.36) : « le goût primaire définit la singularité et la préservation identitaire du Considérable. C’est la pureté dans son imperfection » (p.36). Christian Sinicropi, dans cet opus dense et fouillé qui dénote d’un effort de penser en artiste les parfums, les saveurs et les couleurs, œuvre pour les générations futures dans leur droit à vivre la nature à leur tour.
Dans son exploration de l’anatomie du Considérable, l’ancien Chef du Martinez interroge des degrés de vie et d’oxydation, série des seuils de saturation, de texture, de cuisson solide, liquide ou gazeuse. Le mouvement, pulsation et dynamique du sensible, se réalise dans un futur immédiat (p.46), « forme de conscience de l’éternel » (id.). On lira avec intérêt les pages sur la mémoire des sols, la micorisation (p.50), la cuisine qui accompagne le vivant jusqu’à son ultime résonance (p.52).
Afin de réaliser son anatomie du goût (Cf. page 59 en 6D), de traverser la chair du sensible, de révéler l’invisible du gustatif, le grand chef possède un laboratoire de recherche appliquée d’extraction (p.56) qui permet d’identifier, de distinguer, d’harmoniser les notes d’arômes, les notes de saveurs et les nuances sensorielles qui peuplent le vivant (p.56). Ne pas négliger, dans ce texte bref mais ruminer intensément, la partie XVI Temps (p.60) qui traite de la céramique comme enveloppe charnelle.
Le Docteur Patrice Pajot approfondit l’analyse dans plusieurs sens : « la culture peut-elle sauver la nature ? » (p.88). Face à ce malaise au sens freudien, l’homme optera-t-il pour le déni de la condition humaine ou la sublimation, création à parti du « manque-à-être » ? : « si la cuisine est un art, elle est entre symptôme et sublimation » (p.103). Un livre singulier et précieux qui ouvre des horizons riches et bien des perspectives voire une autre dimension grâce à une architectonique conceptuelle inspirante.
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