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VITICULTURE RÉGÉNÉRATIVE.

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteurs : Jérôme GENEE avec la complicité d’Anne HUMBRECHT et Caroline CLAUDE-BRONNER.
Titre : VITICULTURE RÉGÉNÉRATIVE. Cheminement avec les artisans du vivant en Alsace.
Photographies : Jérôme Genée.
Editeur : ‘S GILT !
Date de parution : décembre 2025.
 

Les sols meurent. Les vignes se taisent. Les vins perdent leur âme. Nous avons laissé l’industrie transformer le vivant en produit calibré. Nous avons cru que la vigne pouvait se gérer comme une chaîne de production, que chaque cep n’était qu’une machine à nourrir pour produire un rendement régulier et reproductible. Pendant un temps, cette illusion a tenu. Un autre chemin existe. En Alsace, entre Vosges et Rhin, 129 vignerons m’ont ouvert leurs portes et leur intimité. Ils travaillent en biodynamie, en agroécologie, en sauvage, en nature. Ils ont des labels ou pas.
 
Ils luttent pour leur appellation ou pas. Ils labourent à cheval ou pas. Ils laissent pousser les herbes folles ou pas, sèment des couverts végétaux ou pas, compostent, fermentent, infusent des plantes…ou pas. Mais toujours leurs gestes soignent les sols, leurs choix redonnent souffle aux paysages, leurs vins sont vivants, changeants, vibrants. Ils racontent l’année traversée, la météo, les mains qui les ont soignés, les nuits de doute et les matins de joie. Ils savent que ce qu’ils préservent dépasse la parcelle : c’est la santé de l’eau pour tous, le retour des insectes, la diversité des paysages, la mémoire des sols.
 
Ils plantent des haies, accueillent des oiseaux, recréent des équilibres disparus. Ensemble, sans toujours se le dire, ils tissent une résistance douce mais radicale : celle de l’agriculture qui refuse de s’agenouiller devant la logique du rendement du marché. Leur horizon, ce n’est pas la productivité, mais la fertilité. Pas le volume, mais la valeur du vivant. Ils incarnent une viticulture qui rend plus qu’elle ne prend. Ce livre est le fruit de leurs paroles, de leurs combats et de leurs espérances. Chaque chapitre est un portrait du vivant, chaque page une invitation à réapprendre la vigne.
 
Ces histoires ne peuvent se limiter à l’écrit ; visages, voix, paysages et gestes s’animent pour plonger au cœur de leur univers. Ici, il n’est pas question de nostalgie, mais d’avenir. Un avenir où le vin ne se contente plus de remplir des verres, où l’ivresse n’est pas alcoolique mais plaisir, où il redonne vie aux sols, au climat et aux liens qui nous unissent à la terre. Un livre vivant, libre, pour un monde qui réapprend à écouter.
 
Jérôme Genée, photographe et auteur, passionné par les vins, le vignoble alsacien depuis de longues années.
Anne Humbrecht, chef sommelière du restaurant La Table du Gourmet, à Riquewihr, Sommelière de l’année Michelin 2026, est une des grandes ambassadrices des vins et vignerons alsaciens biodynamiques.
 
Caroline Claude-Bronner, guide-conférencière en Alsace et fabuleuse conteuse entre chemins bio et musée Unterlinden.
Ce livre, qui n’aurait pas pu voir le jour sans le soutien du chef Jean-Luc Brendel, représente une singulière aventure humaine et collective. C’est un ouvrage rare, un carnet de voyage monumental sur des vignerons artisans du vivant qui s’inscrivent dans un mouvement encore minoritaire de régénération de la viticulture alsacienne.
 
Soulignons également la vitalité sur 380 pages, l’esthétique, la diversité, la fraîcheur des images qui donnent corps à ces personnalités du vignoble et qui, en définitive, symbolisent le mouvement plein et entier de la vie, de la vigne et du vin. Rentrons maintenant dans cette somme exemplaire tirée à seulement 1000 exemplaires, tome de chevet, fruit de quatre années de travail par Jérôme Genée, talentueux auteur lyrique et humble arpenteur des ceps. L’ouvrage s’origine par une brève histoire vivante de la vigne et du vin en Alsace, par Caroline CLAUDE-BRONNER.
 
Dans une inspiration toute bachelardienne du vin comme corps vivant parmi les esprits, volants ou pondérés, rencontre heureuse entre un ciel et un terroir, l’historienne de l’Alsace insiste sur les commencements du vignoble intimement entrelacé à la terre (p.7). Depuis l’Antiquité romaine, jusqu’au VIIème siècle, sous l’égide des abbayes, puissances royales et impériales, le vignoble alsacien s’étend tel un manteau végétal qui façonne autant l’économie que la culture. Déjà, au XIème siècle, les vins d’Alsace se désignent par leur lieu d’origine. Au Moyen Âge, presque tous les vins se colorent en blancs.
 
Les eaux de l’Ill et du Rhin, le fleuve du vin, accélèrent l’exportation de quantités considérables. Les tonneaux voyagent partout : Cologne, Francfort, Flandre, Scandinavie, Angleterre, Prusse, Vienne, Suisse, Lorraine. En 1644, une ordonnance salue les vins de Riquewihr, réputés les meilleurs d’Alsace. Les vignobles de plaine, plantés de cépages productifs, menacent la réputation des vins de coteaux. Les moines bénédictins puis cisterciens, distinguent les nuances de sols et d’expositions. Le savoir du toucher de bouche, révélateur du « goût du lieu », renaît aujourd’hui dans la dégustation géosensorielle grâce au bourguignon Jacky Rigaux et à l’alsacien Jean-Michel Deiss (id.).
 
La guide-conférencière relève, à juste titre et il faut le surligné, que « l’Alsace possède une des mosaïques géologiques les plus complexes au monde : calcaires, schistes, granites, marnes, grès et roches volcaniques. Chaque cru exprimant une saveur unique, mémoire d’un millésime et empreinte d’un lieu » (p.7). On lira avec joie ces pages érudites qui nous content ailleurs la naissance de l’AOC Alsace en 1962, avec ces sept cépages, - riesling, pinot blanc, sylvaner, muscat, pinot gris, gewurztraminer, pinot noir (p.8) -, le réveil des terroirs, l’émergence de la viticulture biodynamique en Alsace dès les années 1950 (Gaston Sirlin convertit son vignoble en 1958, Eugène Meyer en 1969). Dans les années 1980, Jean-Pierre Frick, André Ostertag, Olivier Zind-Humbrecht font référence.
 
Aujourd’hui, l’agroécologie viticole ne forme pas une méthode mais une manière d’assomption au monde (p.11). C’est une éthique. Le sol ne se perçoit plus en support neutre mais en tant qu’entité vivante à part entière : « on replante des haies et des murs en pierres sèches pour servir de refuge aux oiseaux, aux coccinelles, aux pollinisateurs » (id.). Cette philosophie invite à la taille douce, le respect des flux de sève, mais surtout à ralentir, regarder, adapter.
 
Au chapitre sur l’agroécologie, on méditera avec profit les mots justes et adéquats sur le cep dont on ne force pas la forme, sur l’acte d’élever un vin comme un enfant, sur chaque cuvée qui raconte une parcelle, une énergie, un moment : « le vin devient mémoire liquide d’un paysage vivant » (id.). Dans ce livre où chaque page nous enrichit et nous plonge dans une profondeur réflexive sur les pratiques agronomiques, les auteurs s’appliquent à rappeler les principes de la biodynamie : le rôle central de l’animal et plus spécifiquement de la vache, les partenariats éleveurs/cultivateurs, jardiniers/agriculteurs (p.15), les préparations (p.17) qui ne se réduisent pas à des macérats (p.22).
 
Plus loin, le livre aborde la problématique vortex/chaos (p.24), la biodynamie collective avec les différents labélisations (MABD, Demeter, Biodyvin, Nature et progrès : p.29). Une autre partie traite dans le détail en termes parfois philosophiques et poétiques de la taille physiologique et du provignage (p.33). Où l’on comprendra que la taille définit le fondement du métier, que chaque cépage porte en lui une architecture, un souffle, un rythme propre. On réalisera enfin que la vigne ne se résume pas à un buisson, qu’elle ne doit pas être blessée chaque hiver, que la taille convoque une méditation.
 
On se penchera aussi sur les développements pertinents sur l’écorçage de la vigne, plus qu’un geste, une révélation ; sur l’apex en tant que centre névralgique de perception. En dépit de passage parfois un peu techniques mais jamais jargonneux, le livre ouvre de multiples perspectives sur le questionnement suivant : « qu’est-ce qu’un vin nature en Alsace ? » (p.37). On ne résistera pas au plaisir d’extraire une phrase de ce texte dense et remarquablement imagé de Jérôme Genée : « Il y a toujours eu, en Alsace, des vignerons un peu à part. Ceux qui écoutent plus qu’ils n’expliquent. Ceux qui ne demandent pas la permission pour faire autrement » (id.).
 
Bruno Schueller, dans une boutade très sérieuse de confier : « Le vigneron qui commence à faire du vin nature doit apprendre à dormir tranquillement, sereinement, en ayant des choses qui se passent dans la cave où il n’a absolument aucune maîtrise » (id.).  
 
La galerie de portraits de vignerons à l’exception du chef-personnage charismatique et essentiel Jean-Luc BRENDEL (La Table du Gourmet, Riquewihr), commence à Gérard Blaess (Le Petit poucet, Marlenheim) et se termine par le caviste TANDEM, sis à Mulhouse. Un livre à ne pas trop dévoiler mais bien à dévorer d’une traite, à butiner, à effleurer, à parcourir pour y revenir tant les domaines, les histoires de familles, de vigneronnes et de vignerons, la beauté spontanée des images, la splendeur des paysages émeuvent, touchent, et donnent large soif pour redécouvrir la profondeur et l’intensité du vignoble alsacien. 

DIEU N’EXISTE PAS ENCORE

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Cédric LAGANDRé
Titre : DIEU N’EXISTE PAS ENCORE
Editeur : PUF
Collection : Perspectives Critiques
Année de parution : Novembre 2024

 
Et si Dieu n’existait pas encore ? Dans une société où la présence de la religion attise les pires débats, il est temps de renvoyer dos-à-dos athées et croyants. La religion est trop importante pour la réduire à la question de l’existence ou de l’inexistence de Dieu. Car, plutôt qu’une foi, la religion est d’abord une manière de relier. Elle est une manière de reconnaître l’existence d’un monde plus important que ceux qui l’habitent – d’un monde qui nous oblige. C’est pourtant ce monde que nous n’arrêtons pas de piller et de détruire, de consommer comme une chose qui n’aurait d’intérêt que pour autant qu’elle serve à produire la richesse.
 
Face à cette négligence du monde, la religion, repensée à nouveaux frais par l’athéisme moderne, possède peut-être une ressource qui nous permettrait de reconstituer notre rapport à ce qui nous dépasse. Et peut-être même que le nom de cette ressource n’est autre que celui d’un dieu toujours à venir : celui du caractère énigmatique du réel. Manifeste pour une religiosité sans croyance et pour un dieu dont le visage serait le monde lui-même, Dieu n’existe pas encore ouvre le chemin vers une spiritualité nouvelle, intensément politique.
 
Cédric Lagandré, essayiste, agrégé de philosophie, est l’auteur de La Société intégrale (Flammarion, 2009), La Plaine des asphodèles (Flammarion, 2012) et aux Puf, de L’Actualité pure. Essai sur le temps paralysé (2009) et Du contrat sexuel (2019).
 

La lutte des mondes. Délire et fascisme à l’ère des multivers.

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Marion ZILIO
Titre : La lutte des mondes. Délire et fascisme à l’ère des multivers.
Editeur : Presses Universitaires de France
Collection : Perspectives critiques
Date de parution : février 2026.
 

En érigeant sa vision du monde comme seule vérité universelle, la pensée occidentale a longtemps imposé une interprétation univoque de la réalité, servant surtout à justifier sa violence coloniale, patriarcale et impérialiste. Cette conception du monde est aujourd’hui en crise. Des multivers hollywoodiens aux métavers de la Silicon Valley, en passant par les réalités alternatives ou contrefactuelles des IA génératives, les mondes contemporains se constituent en un nouvel ordre baroque où s’enchevêtrent et s’affrontent les mondes clos du totalitarisme numérique et les plurivers issus de la prise en considération des réalités décoloniales ou non humaines.
 
Comment habiter cette nouvelle intrication des mondes ? En créant des ponts entre les diverses perceptions du monde qui traversent le contemporain, des plus émancipatoires aux plus totalitaires, des plus inclusives au plus exclusives, Marion ZILIO redéfinit de manière radicale notre compréhension du présent. Nous vivons une époque de lutte des mondes : voici la carte pour s’y repérer.
 
Marion ZILIO, curatrice, critique et professeure, a publié de nombreux livres dont Faceworld. Le visage au XXIème siècle (PUF), le Livre des larves. Comment nous sommes devenus nos proies (PUF,2018), traduits en plusieurs langues. Elle enseigne à l’EESAB de Rennes, à l’ESA Saint-Luc Bruxelles et à Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.
 
Tout d’abord, à l’occasion de son 50ème anniversaire, saluons la remarquable Collection « Perspectives Critiques » fondée par Roland Jaccard et dirigée en majesté aujourd’hui par Laurent DE SUTTER, qui élargit chaque jour notre monde d’autres mondes. Dans une saisissante et brève introduction, l’auteure radicale pose les termes des problèmes brutalement en condensant les étapes d’une existence humaine : « là-bas, et depuis ce temps, la vie s’invente à travers la mascarade ; la réalité se construit dans une négociation perpétuelle entre ce qui est et ce qui doit être, ce qu’on peut et ce qu’on veut voir ou entendre » (p.12). 
 
Percutante, la curatrice va plus loin dans une parabole du capitalisme, métaphore systémique d’un ordre qui corrige et rectifie les individus produire des dividuels (Cf. Deleuze) en tant que système totalitaire en prenant pour exemple le strabisme des indigènes au début du XIXème siècle en Amérique centrale : « Le strabisme inquiétait la vision utilitaire et perspectiviste sur laquelle la rationalité moderne avait posé les fondements de sa logique évolutionniste et progressiste. Il était synonyme de désordre historique. L’explorateur ignorait que chez les anciens Mayas le strabisme était en réalité considéré comme un hommage au dieu du soleil, Kinich Ahau (« Celui qui louche ») » (p.17).
 
Marion Zilio interroge les conditions de possibilité ou d’émergence d’une « politique de la dystraction » (p.19) qui effriterait la norme et dégagerait l’insuffisance des outils de la pensée occidentale, dont l’autorité, souvent limitée à et par une perspective humaine, enchâssée dans des logiques de domination et de discrimination, se réfère au progrès, à la rationalité ou à l’universalité. La « cosmologie dys » se caractérise, tout au contraire, par un bain de fluidités, de résonances et d’errances au monde. Chaque trouble de la perception ouvre une brèche vers d’autres réalités. Contre l’uniformité, elle embrasse l’instabilité, l’étrange étrangeté.
 
En cela, l’ouvrage décape et surprend non seulement par sa radicalité mais également par une fertilité de pensée peu commune dans une forme de poétisation du réel. Dans nos mondes de mondes contemporains, structures fractales de méta mondes, la boucle prédomine. En effet, dans une impression leibnizienne de mondes emboités en poupées russes, dans une esthétique baroque bien appréhendée par Deleuze dans le pli (p.25), il existe une infinité de mondes qui se créent et disparaissent chaque jour.
 
Cependant, selon Marion Zilio, nous vivons des temps traversés par une remise en question épistémique et ontologique profonde : « notre époque recompose ses lignes et ses voix, prend le risque d’un brouhaha où s’écoutent et s’affrontent des myriades de subjectivités » (id.). Cette transition paradigmatique qui, à l’instar du baroque nous oblige à remplacer nos conceptions fondamentales mais aussi nos structures de pensée, se produit dans notre présent qui invente des plurivers, variétés incommensurables des plis qui composent le monde (p.27). Les opérations de décentrement s’accélèrent.
 
Dans des mondes enchâssés de narrations stratifiées, d’ontologies jusqu’alors refoulées, le cadre ne tient plus (p.29). L’auteure pose alors la thèse de son livre dans un caractère halluciné au réel : « cette guerre cosmopolitique redéfinissant nos subjectivités et nos ontologies politiques » (p.30). Il existe une guerre des paradigmes à venir car les régimes de vérité sur lesquels la modernité occidentale se fondait ne tiennent plus (p.31). Les « milliardaires » veulent élargir la notion même de monde.
 
Dans un monde en proie à l’effondrement, la conception du cosmos antique en tant qu’il établissait un gouvernement ou un régime qui en définirait s’efface (p.33). Nous sommes entrés dans une époque de désorientation métaphysique : « que la vie s’exprime dans des scènes imbriquées et intriquées, toujours spécifiques, suppose en définitive qu’elle produise l’espace-temps dans lequel elle est et qui est en elle » (p.35). Dans une pluralisation des perspectives, Marion ZILIO, comme Jean-Clet Martin, essaie de penser par-delà les épistémologies et les ontologies modernes complices de l’expansion impérialiste et extractiviste.
 
On objectera ici que le profond vertige des mondes en fractale à la Benoît Mandelbrot ne relève pas d’une métaphore neuve, pas toujours opératoire compte tenu des analogies laxistes souvent pratiquées entre la science physique, les mathématiques et le monde social. Nous nous permettons ici de renvoyer à nos travaux déjà anciens : « Du paradigme newtonien à la thermodynamique en économie », in Res Publica/PUF, n°25, juin 2001. En deleuzienne, la professeure analyse la fractalisation du contemporain dans le capitalisme avancé avec l’image-cristal théorisée par le grand historien de la philosophie : « le réel apparaît alors comme un pur spectacle où toute action paraît vaine car le monde touche au délire et à l’hallucination » (p.53).
 
Elle étudie la « gamification de la réalité » (p.78) qui brouille les frontières entre le passé et l’avenir, entre factualité et facticité (p.81). S’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme, c’est que nous sommes incapables d’envisager des alternatives aux discours dominants (p.87). Le devoir de contre-mémoire consistera à s’extraire des boucles récursives des algorithmes pour inventer des récits alternatifs à celui des GAFAM. Dans un monde abîmé par sa mise en abîme (p.98), il s’agira de renouer avec le monde sensible face au présentisme (p.123).
 
Ce projet de décolonisation épistémique radicale (p.139) distingue les modernités alternatives des alternatives à la modernité (p.144). Ainsi, ce livre stimulant, touffu, foisonnant de pistes pour penser l’ordre capitalistique nous montre également que la fractalisation du contemporain ne se circonscrit pas à une modélisation purement technique et sociale. Elle se manifeste aussi dans nos modes de pensée (p.174). Marion ZILIO, après description des infiltrations, des réseaux dissidents, des révoltes et désobéissance civile, fraye les conditions d’une intersubjectivité émancipée selon une éthique larvaire qui agit clandestinement (p.178).

Les pages conclusives convoquent magnifiquement le bien oublié dramaturge congolais Sony Labou Tansi et le temps des rêves qui déborde constamment dans le temps du monde, le sommeil dans la veille et inversement, dans un continuum où tout s’enchevêtre (p.201). Le rêve joue alors comme véritable opérateur politique : « ex-ister n’est jamais que résonner avec la matière dont nous sommes fait.es. Si bien que l’être n’est pas dans le monde, c’est le monde qui est en nous. Et lorsque nous rêvons ou nous laissons flâner les contours diffus de notre moi, nous devenons par contact. Nous coïncidons, telle une boucle étrange » (p.213).  
  
 

L’enquête infinie

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Pacôme THIELLEMENT
Titre : L’enquête infinie
Editeur : PUF
Date de parution : octobre 2021

 
Le petit Grégory, Alfred Jarry, Jack l’Éventreur, David Bowie, Nicolas Sarkozy, Otis Redding, Vincent Van Gogh, André Breton, qu’ont-ils en commun ces individus hantant le XXème siècle comme s’il était un théâtre grinçant ? Sans eux, l’histoire de ce siècle – notre histoire – serait incompréhensible. Car il y a des récits de manuels, avec ses grands hommes et ses grands évènements. Et puis il y a le reste – les légendes dont est tissée la réalité, et qu’on ne peut raconter qu’au coin du feu ou dans l’ombre d’une porte, de peur de passer pour un fou. Pacôme Thiellement n’a pas peur de la folie.
 
Et lorsqu’il choisit de raconter « son » XXème siècle, c’est à travers le plus étonnant des réseaux de correspondance, où la poésie fait écho au fait divers, les stars médiatiques à d’obscures préoccupations mystiques et les nobles déclarations politiques aux tentatives incessantes de rendre la vie des humains impossible. Qu’y a-t-il donc de commun entre toutes ces figures ? Elles firent de la question « Qu’est-ce que vivre ? » celle du siècle dernier.
 
Pacôme Thiellement est écrivain et vidéaste. Il est l’un des auteurs les plus en vue de la culture française contemporaine. Aux Puf, il est l’auteur de La Main gauche de David Lynch (2010, rééd. « Quadrige », 2018) La Victoire des Sans Roi (2017) et Sycomore Sickamour (2018).
 
Rendons tout d’abord hommage à la fortitude et à la perspicacité de Laurent DE SUTTER, directeur de la fameuse Collection « Perspectives Critiques », qui présente un essai littéraire non identifié de plus 500 pages. L’introduction éclectique et baroque nous remémore les chroniques de l’auteur sur la chaîne youtube Blast avec des formules définitives du type : « on doit tout reprendre de nombreuses fois dans notre vie. Notre vie est un roman qui change sans cesse de genre, de style, de structure, de titre. Notre vie est une enquête sur le sens de la vie » (p.9).
 
Le versant foutraque du personnage chevelu et barbu à lunettes ne tarde pas à apparaître avec des phrases bien énigmatiques voire incompréhensibles telles que : « le problème de ce monde, c’est qu’il a beau n’avoir aucune réponse à nous donner, il continue à nous demander de lui poser des questions » (p.10). L’auteur place ensuite, de façon très originale, son fort volume sous le signe du Sphinx : « qui incarne l’inconnu qui scintille comme une étoile dans la nuit de nos existences » (p.15). D’autres passages accrochent davantage le lecteur quand Pacôme Thiellement conte des histoires ou anecdotes autour de la littérature avec un certain talent : André Breton et Nadja, une vie comme un cryptogramme (p.37).
 
Plus loin, page 41, le vidéaste devient plus étrange et sans doute inspiré par la psychanalyse : « nous devons regarder l’énigme inscrite à même notre vie comme si nous interprétions un roman ou une chanson : sans forcer le récit à coïncider avec notre désir, mais en prenant justement acte qu’il ne coïncide pas, et en décryptant l’énigme de cette non-coïncidence ». Souvent dans la posture d’un enquêteur policier, au sujet de la mort de Gérard de Nerval (p.65), Antonin Artaud, poète assassiné (p.67), Arthur Rimbaud hospitalisé à Marseille, Apollinaire et son éclat d’obus (p.71).
 
Le chapitre sur Jack l’Éventreur nous immerge dans le Londres des années 1888 : « l’identité du tueur restera toujours pour nous de l’ordre de l’hypothèse et du mystère » (pp.78, 89). Dans sa réflexion sur le serial killer, l’essayiste pétri d’histoire conclut page 98 sur la question de l’amour : « quand bien même les serial killers n’ont aucune empathie pour leurs victimes, qu’ils voient comme des moyens pour une fin (leur « œuvre », leur plaisir), ils attendent toujours qu’on en ait pour eux. C’est la point aveugle de leur pratique et c’est là qu’ils deviennent également vulnérables ».
 
Des pages très convaincantes et même brillantes sur Artaud, Mallarmé, Van Gogh (pp.155-178) se joignent à une analyse étonnante d’un cinéaste peu connu, Tod Browning (p.209) qui donne l’impression d’un tourbillon ou plutôt d’une retombée, de labyrinthe en labyrinthe : « nous croyons sortir d’une illusion pour rechuter dans une autre… nous sommes nous-mêmes l’énigme que nous voulons résoudre, et nous devrions le savoir, l’abîme est en nous » (p.225).
 
La relation du cinéaste au monde des morts se révèle encore plus étroite et explicite dans l’analyse du deuxième long-métrage de Bertrand Mandico, After Blue (2020). On lira aussi les pages sur la vulnérabilité masculine à travers la figure d’Otis Redding (pp.265,269). Pour finir, ce volume ample qui se lit comme le labyrinthe d’un labyrinthe, ou d’illusion en illusion, on ne cesse de tomber, Pacôme Thiellement émet une juste analyse de David Bowie : « en mettant en scène sa mort et sa transfiguration dans Blackstar, Bowie a plié le game du star-system pour toujours. Il a rendu sa fonction obsolète. Désormais, il n’y a plus de Stars et il ne doit plus y en avoir. Désormais la poésie et la révolution Sans Roi doivent trouver un autre chemin » (p.497). 
 

CABANON CHIC. Manifeste pour se la couler douce

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Auteur : Gérard VIVES
Titre : CABANON CHIC. Manifeste pour se la couler douce.
Editeur : La Martinière
Date de parution : 5 juin 2026

 
Quand on pense au cabanon, on songe à l’été, au soleil, aux vacances. On pense au réveil avec le chant des oiseaux, à la sieste sous les arbres après un bon repas et à la partie de pétanque qui précède l’apéritif face à la mer pour terminer la journée. Ce mode de vie, cet « esprit cabanon », Gérard VIVES l’a fait sien au quotidien et y a ajouté un supplément d’âme, un côté « chic » qui fait toute la différence. Nul besoin d’ailleurs de vivre dans un cabanon en bord de mer, à la campagne ou dans la forêt pour adopter cet état d’esprit.
 
Ce Cabanon chic que Gérard VIVES vous invite à découvrir, c’est un lieu de plaisir et de sobriété, un espace de liberté où l’on vit hors du temps, où l’on ralentit et où l’on se délecte des petits riens. C’est surtout un endroit où on mange et où on mange bien. La cuisine du cabanon est fondamentale, enchantée, spontanée et généreuse. Avec plus de 65 recettes et inspirations, vous ne manquerez pas d’idées pour préparer de de délicieuses salades, vous rafraîchir avec des soupes froides ou épater vos convives avec des poissons en croûte.
 
Cuisinier et épicier, Gérard VIVES maîtrise les épices de la plante jusqu’à l’assiette. Venu à la cuisine par passion, il crée plusieurs restaurants dans le sud de la France puis quitte momentanément les fourneaux pour partir sur la route des épices. Il acquiert ainsi une certaine expertise qui lui permet d’intervenir dans les plantations pour améliorer la qualité des épices, qu’il intègre alors dans sa cuisine. Il continue de transmettre son savoir lors d’ateliers et de conférences à travers ses livres dont Mes Épices en cuisine (2023), Piquant brûlant (2025) publiés aux Éditions de la Martinière.
 
Soulignons d’emblée la qualité des images de Louis Laurent Grandadam et la complicité amicale entre l’auteur du remarquable « Le Pain, on en fait tout un plat » (2023), et le photographe. En l’occurrence, une cohérence de format et une originalité éclatante apparaissent. Concentrez-vous juste un instant sur le sous-titre : « Manifeste pour se la couler douce. 65 recettes ensoleillées ». L’ouvrage excède largement tout compendium de recettes, présente un art de vivre en paix avec soi-même et paisible avec les autres. Mieux, la fresque tourne presque à la thérapie au pastis noyé. Il se déploie une philosophie esthétique et éthique de l’existence, d’abord méridionale et provençale, disons « sudiste » ou gréco-romaine, chacun y puisera son miel, puis une attitude dans le monde, un nexus empathique avec la nature.
 
Bien plus encore et plus fort, la promenade méditerranéenne cristallise l’étoffe d’une vie, la profondeur métaphysique de l’instant, l’épaisseur ténue d’une régalade éternitaire, une véritable méditation sur l’ailleurs et l’ancrage. « Cabanon chic », contre vents et parfois marées, définit à la fois un éthos et une hexis. En effet, le lieu familier, le paysage, délimite à la fois un particularisme de l’universel et une cosmogonie de l’intime. La demeure extime, le cabanon chic de plein air salin, revêt une manière d’être ensemble, un comportement.
 
Dans cette élégie du silence et de la grande bleue qu’on aperçoit, au loin, à travers les pins, dans cette apologie du psithurisme loin de tout psittacisme, l’hexis bourdieusienne nous fait souvenir une expression corporelle de l’habitus, des dispositions durables incorporées, une posture jamais imposture, une allure oisive du siesteur, une manière de poser la voix ressaisies dans un kairos, ce temps hors du temps qu’il nous faut attraper quand il passe. L’exergue du sage ardent ou de l’ermite toujours bien entouré se situe sous le signe du savoir et de ses parrains en quelque sorte (p.4).
 
 
D’entrée de jeu, le partage de la table ou de la bouteille se place au centre sans profusion de victuailles, sans faste ni fard. La seule éloquence se délie dans l’amitié qui, à l’instar de la connaissance, se multiplie en circulant. L’auteur insiste sur un autre bréviaire davantage philosophique : « La cuisine paléolithique » de Joseph Delteil. Le romancier qui s’illustra avec « Un aller simple pour Marseille » (2016) après avoir donné le livre de référence sur les Poivres (2010) dévoile, sans doute pour la première fois, dans ses soixante premières pages très affectives, une immanence épicurienne du goût : « vivre de peu », appliquant en cela la devise delteilienne au fronton de sa maison.
 
Mais ce traité des vertus de la vie simple ne se réduit surtout pas à une simple vie, affirme un art de vivre Cabanon Chic, comme un pays réel et imaginaire, pétulant et allègre, alacre et radieux, avec une pointe d’accent singulier, celui des Phocéens. D’un ton grand seigneur adopté naguère en philosophie, d’une tonalité de brise d’éveil nietzschéenne, l’auteur italien de la rue Paul Codaccioni tutoie tout de go exposant les singularités du Cabanon : une architecture hétéroclite, un lieu sommaire propice au farniente, un coin d’apéritifs et de repas joyeux (p.10). Le Cabanon incarne surtout un esprit.
 
La joie de la petite cabane au bord de mer ou dans les bois réside dans une vie « décontractée » hors des tentations de la « société de surconsommation » (p.12). Elle tient également dans une vision de la beauté, en résonance avec la nature, pour ralentir, plonger dans un lento patricien et populaire, s’éloigner des écrans : « si tu te réveilles avec le jour et que la première chose que tu fais, ce n’est pas regarder ton téléphone mais aller dans ton jardin pour observer tes plantes… manger un fruit sur l’arbre alors là tu es vraiment riche car tu peux te passer de tout » (id.). Cette approche de la frugalité et de la simplicité ne relève jamais du vulgaire. Elle forme un ailleurs qu’on a plus envie de quitter.
 
En cela, l’auteur de « La bonne cuisine, bon marché, bonne pour la santé » (2009), sans ostentation ni vanité, nous incite à l’essentiel : le bien-être et le plaisir. A mille lieues sous les mers du voyage frelaté, le cassidain munificent nous montre la noblesse du Cabanon, magnanime et dépareillé, « lieu de l’ultime chance » (p.15). Avec humour et un brin de provocation, le plus grand spécialiste mondial du poivre et des autres épices, exhorte son lecteur à se mettre à la verticale de lui-même, à scruter la beauté de l’imperfection et les traces du temps dans un wabi-sabi et un kintsugi à la marseillaise (p.17). Bien plus et encore plus prodigieux, entre la table et la sieste, le Cabanon invente une autre forme de thérapie : le silence, la liberté, le miroitement d’un instant, simple, vrai, pur (p.18).
 
A la vérité, la cuisine de cabanon fonde une renaissance : « instinctive, joyeuse, simple, libre, décontractée, tu dois faire avec les moyens du bord » (p.26). Dans cette manière de traverse, le temps se savoure avec humilité : « la meilleure cuisine est celle dont on se souvient… cuisiner c’est dire je t’aime » (p.28-31). L’ouvrage, accessible et lisible, comprend moultes formulations souvent plaisantes qui font mouche : « l’instrument me plus important en cuisine c’est le tire-bouchon » (id).  
 
Cet « hédonisme ascétique » (p.32) qui noue frugalité et rusticité dans le raffinement, démontre que la vraie richesse de la table tient autant dans l’objet du partage que dans les êtres chers avec lesquels on partage. Cette pratique de la sobriété heureuse s’exemplifie dans la « cucina povera » : « tout le génie culinaire italien est exprimé dans des plats simples, faits avec des produits peu onéreux et servis avec générosité » (p.34). L’intelligence populaire évoquée diffère de l’ordinaire car elle bricole des sublimes moments de plaisir qui dessinent des intensités gastronomiques : « la subtilité se trouve souvent dans d’infimes détails : une simple salade verte bien assaisonnée avec des herbes de ton jardin, c’est un vrai bonheur » (id.).
 
Cet allant lent surclasse l’élan fané des produits dits nobles face à ceux qualifiés de prolétariens : « avec des bas morceaux et des abats, nous faisions de vrais festins » (p.36). L’ancien chef forcalquiéren s’évertue, par ailleurs, à sortir de la partition rigide de la recette et privilégie l’extrême fraîcheur des provenances : « je préfère cuisiner une sardine ou un maquereau fraîchement sorti de l’eau plutôt qu’un turbot qui a passé dix jours sur la glace » (p.40). Dans de magnifiques expressions métaphoriques, Gérard VIVES évoque l’évidence qui nous aveugle car rien n’est moins évident que l’évidence : « la recette est souvent dans le paysage, regarde-le attentivement » (id.).
 
Dans ce livre hérétique, manger avec les doigts et même sans matérialise l’authenticité et la noblesse de ce geste (p.45). La générosité prime tout : « c’est la quantité d’amour que tu y mets » (id.). Cette cuisine de débrouillardise concrétise « l’extrême élégance de la sobriété » (id.). On voit poindre alors un tissage conceptuel puissamment contemporain, une écothérapie qui nous réconcilie avec la nature pour notre santé mentale et physique : « la vraie beauté est l’éclat de la vérité » (p.48). Cette cuisine qui dépasse la cuisine nous enseigne la liberté.
 
On lira, en outre, avec joie, ces pages salivantes sur la sapidité de l’heure apéritive qui ouvre le repas, « cet instant éminemment civilisé » (p.57), des panisses au fritto misto, « divin mélange de petits poissons, crustacés et légumes » (p.77), en passant par « l’orgasmique fleur de courgette farcie de mozzarella et d’un filet d’anchois » (id.). On s’arrêtera un instant sur la page 130, hilarante en forme de galéjade, qui nous explique, comment les marseillais rebaptisent presque tous les poissons : « tu sais, ici, les poissons ne s’appellent pas comme ailleurs, le bar c’est le loup, la lotte la baudroie, le congre devient le fiélas, le grondin prend le petit nom de galinette et pour le calamar ou encornet, on le prénomme totène ».
 
Un très beau livre de chevet estival mais éternel comme la bouillabaisse du cabanon de l’enfance, la soupe au pistou d’une grand-mère aux mains ravies ou cette célèbre navette parfumée à la fleur d’oranger.       

Juin 2026

139 livres

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