Par Fabien Nègre
Auteur : Cédric LAGANDRé
Titre : DIEU N’EXISTE PAS ENCORE
Editeur : PUF
Collection : Perspectives Critiques
Année de parution : Novembre 2024
Et si Dieu n’existait pas encore ? Dans une société où la présence de la religion attise les pires débats, il est temps de renvoyer dos-à-dos athées et croyants. La religion est trop importante pour la réduire à la question de l’existence ou de l’inexistence de Dieu. Car, plutôt qu’une foi, la religion est d’abord une manière de relier. Elle est une manière de reconnaître l’existence d’un monde plus important que ceux qui l’habitent – d’un monde qui nous oblige. C’est pourtant ce monde que nous n’arrêtons pas de piller et de détruire, de consommer comme une chose qui n’aurait d’intérêt que pour autant qu’elle serve à produire la richesse.
Face à cette négligence du monde, la religion, repensée à nouveaux frais par l’athéisme moderne, possède peut-être une ressource qui nous permettrait de reconstituer notre rapport à ce qui nous dépasse. Et peut-être même que le nom de cette ressource n’est autre que celui d’un dieu toujours à venir : celui du caractère énigmatique du réel. Manifeste pour une religiosité sans croyance et pour un dieu dont le visage serait le monde lui-même, Dieu n’existe pas encore ouvre le chemin vers une spiritualité nouvelle, intensément politique.
Cédric Lagandré, essayiste, agrégé de philosophie, est l’auteur de La Société intégrale (Flammarion, 2009), La Plaine des asphodèles (Flammarion, 2012) et aux Puf, de L’Actualité pure. Essai sur le temps paralysé (2009) et Du contrat sexuel (2019).
Par Fabien Nègre
Auteur : Marion ZILIO
Titre : La lutte des mondes. Délire et fascisme à l’ère des multivers.
Editeur : Presses Universitaires de France
Collection : Perspectives critiques
Date de parution : février 2026.
En érigeant sa vision du monde comme seule vérité universelle, la pensée occidentale a longtemps imposé une interprétation univoque de la réalité, servant surtout à justifier sa violence coloniale, patriarcale et impérialiste. Cette conception du monde est aujourd’hui en crise. Des multivers hollywoodiens aux métavers de la Silicon Valley, en passant par les réalités alternatives ou contrefactuelles des IA génératives, les mondes contemporains se constituent en un nouvel ordre baroque où s’enchevêtrent et s’affrontent les mondes clos du totalitarisme numérique et les plurivers issus de la prise en considération des réalités décoloniales ou non humaines.
Comment habiter cette nouvelle intrication des mondes ? En créant des ponts entre les diverses perceptions du monde qui traversent le contemporain, des plus émancipatoires aux plus totalitaires, des plus inclusives au plus exclusives, Marion ZILIO redéfinit de manière radicale notre compréhension du présent. Nous vivons une époque de lutte des mondes : voici la carte pour s’y repérer.
Marion ZILIO, curatrice, critique et professeure, a publié de nombreux livres dont Faceworld. Le visage au XXIème siècle (PUF), le Livre des larves. Comment nous sommes devenus nos proies (PUF,2018), traduits en plusieurs langues. Elle enseigne à l’EESAB de Rennes, à l’ESA Saint-Luc Bruxelles et à Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.
Tout d’abord, à l’occasion de son 50ème anniversaire, saluons la remarquable Collection « Perspectives Critiques » fondée par Roland Jaccard et dirigée en majesté aujourd’hui par Laurent DE SUTTER, qui élargit chaque jour notre monde d’autres mondes. Dans une saisissante et brève introduction, l’auteure radicale pose les termes des problèmes brutalement en condensant les étapes d’une existence humaine : « là-bas, et depuis ce temps, la vie s’invente à travers la mascarade ; la réalité se construit dans une négociation perpétuelle entre ce qui est et ce qui doit être, ce qu’on peut et ce qu’on veut voir ou entendre » (p.12).
Percutante, la curatrice va plus loin dans une parabole du capitalisme, métaphore systémique d’un ordre qui corrige et rectifie les individus produire des dividuels (Cf. Deleuze) en tant que système totalitaire en prenant pour exemple le strabisme des indigènes au début du XIXème siècle en Amérique centrale : « Le strabisme inquiétait la vision utilitaire et perspectiviste sur laquelle la rationalité moderne avait posé les fondements de sa logique évolutionniste et progressiste. Il était synonyme de désordre historique. L’explorateur ignorait que chez les anciens Mayas le strabisme était en réalité considéré comme un hommage au dieu du soleil, Kinich Ahau (« Celui qui louche ») » (p.17).
Marion Zilio interroge les conditions de possibilité ou d’émergence d’une « politique de la dystraction » (p.19) qui effriterait la norme et dégagerait l’insuffisance des outils de la pensée occidentale, dont l’autorité, souvent limitée à et par une perspective humaine, enchâssée dans des logiques de domination et de discrimination, se réfère au progrès, à la rationalité ou à l’universalité. La « cosmologie dys » se caractérise, tout au contraire, par un bain de fluidités, de résonances et d’errances au monde. Chaque trouble de la perception ouvre une brèche vers d’autres réalités. Contre l’uniformité, elle embrasse l’instabilité, l’étrange étrangeté.
En cela, l’ouvrage décape et surprend non seulement par sa radicalité mais également par une fertilité de pensée peu commune dans une forme de poétisation du réel. Dans nos mondes de mondes contemporains, structures fractales de méta mondes, la boucle prédomine. En effet, dans une impression leibnizienne de mondes emboités en poupées russes, dans une esthétique baroque bien appréhendée par Deleuze dans le pli (p.25), il existe une infinité de mondes qui se créent et disparaissent chaque jour.
Cependant, selon Marion Zilio, nous vivons des temps traversés par une remise en question épistémique et ontologique profonde : « notre époque recompose ses lignes et ses voix, prend le risque d’un brouhaha où s’écoutent et s’affrontent des myriades de subjectivités » (id.). Cette transition paradigmatique qui, à l’instar du baroque nous oblige à remplacer nos conceptions fondamentales mais aussi nos structures de pensée, se produit dans notre présent qui invente des plurivers, variétés incommensurables des plis qui composent le monde (p.27). Les opérations de décentrement s’accélèrent.
Dans des mondes enchâssés de narrations stratifiées, d’ontologies jusqu’alors refoulées, le cadre ne tient plus (p.29). L’auteure pose alors la thèse de son livre dans un caractère halluciné au réel : « cette guerre cosmopolitique redéfinissant nos subjectivités et nos ontologies politiques » (p.30). Il existe une guerre des paradigmes à venir car les régimes de vérité sur lesquels la modernité occidentale se fondait ne tiennent plus (p.31). Les « milliardaires » veulent élargir la notion même de monde.
Dans un monde en proie à l’effondrement, la conception du cosmos antique en tant qu’il établissait un gouvernement ou un régime qui en définirait s’efface (p.33). Nous sommes entrés dans une époque de désorientation métaphysique : « que la vie s’exprime dans des scènes imbriquées et intriquées, toujours spécifiques, suppose en définitive qu’elle produise l’espace-temps dans lequel elle est et qui est en elle » (p.35). Dans une pluralisation des perspectives, Marion ZILIO, comme Jean-Clet Martin, essaie de penser par-delà les épistémologies et les ontologies modernes complices de l’expansion impérialiste et extractiviste.
On objectera ici que le profond vertige des mondes en fractale à la Benoît Mandelbrot ne relève pas d’une métaphore neuve, pas toujours opératoire compte tenu des analogies laxistes souvent pratiquées entre la science physique, les mathématiques et le monde social. Nous nous permettons ici de renvoyer à nos travaux déjà anciens : « Du paradigme newtonien à la thermodynamique en économie », in Res Publica/PUF, n°25, juin 2001. En deleuzienne, la professeure analyse la fractalisation du contemporain dans le capitalisme avancé avec l’image-cristal théorisée par le grand historien de la philosophie : « le réel apparaît alors comme un pur spectacle où toute action paraît vaine car le monde touche au délire et à l’hallucination » (p.53).
Elle étudie la « gamification de la réalité » (p.78) qui brouille les frontières entre le passé et l’avenir, entre factualité et facticité (p.81). S’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme, c’est que nous sommes incapables d’envisager des alternatives aux discours dominants (p.87). Le devoir de contre-mémoire consistera à s’extraire des boucles récursives des algorithmes pour inventer des récits alternatifs à celui des GAFAM. Dans un monde abîmé par sa mise en abîme (p.98), il s’agira de renouer avec le monde sensible face au présentisme (p.123).
Ce projet de décolonisation épistémique radicale (p.139) distingue les modernités alternatives des alternatives à la modernité (p.144). Ainsi, ce livre stimulant, touffu, foisonnant de pistes pour penser l’ordre capitalistique nous montre également que la fractalisation du contemporain ne se circonscrit pas à une modélisation purement technique et sociale. Elle se manifeste aussi dans nos modes de pensée (p.174). Marion ZILIO, après description des infiltrations, des réseaux dissidents, des révoltes et désobéissance civile, fraye les conditions d’une intersubjectivité émancipée selon une éthique larvaire qui agit clandestinement (p.178).
Les pages conclusives convoquent magnifiquement le bien oublié dramaturge congolais Sony Labou Tansi et le temps des rêves qui déborde constamment dans le temps du monde, le sommeil dans la veille et inversement, dans un continuum où tout s’enchevêtre (p.201). Le rêve joue alors comme véritable opérateur politique : « ex-ister n’est jamais que résonner avec la matière dont nous sommes fait.es. Si bien que l’être n’est pas dans le monde, c’est le monde qui est en nous. Et lorsque nous rêvons ou nous laissons flâner les contours diffus de notre moi, nous devenons par contact. Nous coïncidons, telle une boucle étrange » (p.213).
Par Fabien Nègre
Auteur : Pacôme THIELLEMENT
Titre : L’enquête infinie
Editeur : PUF
Date de parution : octobre 2021
Le petit Grégory, Alfred Jarry, Jack l’Éventreur, David Bowie, Nicolas Sarkozy, Otis Redding, Vincent Van Gogh, André Breton, qu’ont-ils en commun ces individus hantant le XXème siècle comme s’il était un théâtre grinçant ? Sans eux, l’histoire de ce siècle – notre histoire – serait incompréhensible. Car il y a des récits de manuels, avec ses grands hommes et ses grands évènements. Et puis il y a le reste – les légendes dont est tissée la réalité, et qu’on ne peut raconter qu’au coin du feu ou dans l’ombre d’une porte, de peur de passer pour un fou. Pacôme Thiellement n’a pas peur de la folie.
Et lorsqu’il choisit de raconter « son » XXème siècle, c’est à travers le plus étonnant des réseaux de correspondance, où la poésie fait écho au fait divers, les stars médiatiques à d’obscures préoccupations mystiques et les nobles déclarations politiques aux tentatives incessantes de rendre la vie des humains impossible. Qu’y a-t-il donc de commun entre toutes ces figures ? Elles firent de la question « Qu’est-ce que vivre ? » celle du siècle dernier.
Pacôme Thiellement est écrivain et vidéaste. Il est l’un des auteurs les plus en vue de la culture française contemporaine. Aux Puf, il est l’auteur de La Main gauche de David Lynch (2010, rééd. « Quadrige », 2018) La Victoire des Sans Roi (2017) et Sycomore Sickamour (2018).
Rendons tout d’abord hommage à la fortitude et à la perspicacité de Laurent DE SUTTER, directeur de la fameuse Collection « Perspectives Critiques », qui présente un essai littéraire non identifié de plus 500 pages. L’introduction éclectique et baroque nous remémore les chroniques de l’auteur sur la chaîne youtube Blast avec des formules définitives du type : « on doit tout reprendre de nombreuses fois dans notre vie. Notre vie est un roman qui change sans cesse de genre, de style, de structure, de titre. Notre vie est une enquête sur le sens de la vie » (p.9).
Le versant foutraque du personnage chevelu et barbu à lunettes ne tarde pas à apparaître avec des phrases bien énigmatiques voire incompréhensibles telles que : « le problème de ce monde, c’est qu’il a beau n’avoir aucune réponse à nous donner, il continue à nous demander de lui poser des questions » (p.10). L’auteur place ensuite, de façon très originale, son fort volume sous le signe du Sphinx : « qui incarne l’inconnu qui scintille comme une étoile dans la nuit de nos existences » (p.15). D’autres passages accrochent davantage le lecteur quand Pacôme Thiellement conte des histoires ou anecdotes autour de la littérature avec un certain talent : André Breton et Nadja, une vie comme un cryptogramme (p.37).
Plus loin, page 41, le vidéaste devient plus étrange et sans doute inspiré par la psychanalyse : « nous devons regarder l’énigme inscrite à même notre vie comme si nous interprétions un roman ou une chanson : sans forcer le récit à coïncider avec notre désir, mais en prenant justement acte qu’il ne coïncide pas, et en décryptant l’énigme de cette non-coïncidence ». Souvent dans la posture d’un enquêteur policier, au sujet de la mort de Gérard de Nerval (p.65), Antonin Artaud, poète assassiné (p.67), Arthur Rimbaud hospitalisé à Marseille, Apollinaire et son éclat d’obus (p.71).
Le chapitre sur Jack l’Éventreur nous immerge dans le Londres des années 1888 : « l’identité du tueur restera toujours pour nous de l’ordre de l’hypothèse et du mystère » (pp.78, 89). Dans sa réflexion sur le serial killer, l’essayiste pétri d’histoire conclut page 98 sur la question de l’amour : « quand bien même les serial killers n’ont aucune empathie pour leurs victimes, qu’ils voient comme des moyens pour une fin (leur « œuvre », leur plaisir), ils attendent toujours qu’on en ait pour eux. C’est la point aveugle de leur pratique et c’est là qu’ils deviennent également vulnérables ».
Des pages très convaincantes et même brillantes sur Artaud, Mallarmé, Van Gogh (pp.155-178) se joignent à une analyse étonnante d’un cinéaste peu connu, Tod Browning (p.209) qui donne l’impression d’un tourbillon ou plutôt d’une retombée, de labyrinthe en labyrinthe : « nous croyons sortir d’une illusion pour rechuter dans une autre… nous sommes nous-mêmes l’énigme que nous voulons résoudre, et nous devrions le savoir, l’abîme est en nous » (p.225).
La relation du cinéaste au monde des morts se révèle encore plus étroite et explicite dans l’analyse du deuxième long-métrage de Bertrand Mandico, After Blue (2020). On lira aussi les pages sur la vulnérabilité masculine à travers la figure d’Otis Redding (pp.265,269). Pour finir, ce volume ample qui se lit comme le labyrinthe d’un labyrinthe, ou d’illusion en illusion, on ne cesse de tomber, Pacôme Thiellement émet une juste analyse de David Bowie : « en mettant en scène sa mort et sa transfiguration dans Blackstar, Bowie a plié le game du star-system pour toujours. Il a rendu sa fonction obsolète. Désormais, il n’y a plus de Stars et il ne doit plus y en avoir. Désormais la poésie et la révolution Sans Roi doivent trouver un autre chemin » (p.497).
Par Fabien Nègre
Auteur : Gérard VIVES
Titre : CABANON CHIC. Manifeste pour se la couler douce.
Editeur : La Martinière
Date de parution : 5 juin 2026
Quand on pense au cabanon, on songe à l’été, au soleil, aux vacances. On pense au réveil avec le chant des oiseaux, à la sieste sous les arbres après un bon repas et à la partie de pétanque qui précède l’apéritif face à la mer pour terminer la journée. Ce mode de vie, cet « esprit cabanon », Gérard VIVES l’a fait sien au quotidien et y a ajouté un supplément d’âme, un côté « chic » qui fait toute la différence. Nul besoin d’ailleurs de vivre dans un cabanon en bord de mer, à la campagne ou dans la forêt pour adopter cet état d’esprit.
Ce Cabanon chic que Gérard VIVES vous invite à découvrir, c’est un lieu de plaisir et de sobriété, un espace de liberté où l’on vit hors du temps, où l’on ralentit et où l’on se délecte des petits riens. C’est surtout un endroit où on mange et où on mange bien. La cuisine du cabanon est fondamentale, enchantée, spontanée et généreuse. Avec plus de 65 recettes et inspirations, vous ne manquerez pas d’idées pour préparer de de délicieuses salades, vous rafraîchir avec des soupes froides ou épater vos convives avec des poissons en croûte.
Cuisinier et épicier, Gérard VIVES maîtrise les épices de la plante jusqu’à l’assiette. Venu à la cuisine par passion, il crée plusieurs restaurants dans le sud de la France puis quitte momentanément les fourneaux pour partir sur la route des épices. Il acquiert ainsi une certaine expertise qui lui permet d’intervenir dans les plantations pour améliorer la qualité des épices, qu’il intègre alors dans sa cuisine. Il continue de transmettre son savoir lors d’ateliers et de conférences à travers ses livres dont Mes Épices en cuisine (2023), Piquant brûlant (2025) publiés aux Éditions de la Martinière.
Soulignons d’emblée la qualité des images de Louis Laurent Grandadam et la complicité amicale entre l’auteur du remarquable « Le Pain, on en fait tout un plat » (2023), et le photographe. En l’occurrence, une cohérence de format et une originalité éclatante apparaissent. Concentrez-vous juste un instant sur le sous-titre : « Manifeste pour se la couler douce. 65 recettes ensoleillées ». L’ouvrage excède largement tout compendium de recettes, présente un art de vivre en paix avec soi-même et paisible avec les autres. Mieux, la fresque tourne presque à la thérapie au pastis noyé. Il se déploie une philosophie esthétique et éthique de l’existence, d’abord méridionale et provençale, disons « sudiste » ou gréco-romaine, chacun y puisera son miel, puis une attitude dans le monde, un nexus empathique avec la nature.
Bien plus encore et plus fort, la promenade méditerranéenne cristallise l’étoffe d’une vie, la profondeur métaphysique de l’instant, l’épaisseur ténue d’une régalade éternitaire, une véritable méditation sur l’ailleurs et l’ancrage. « Cabanon chic », contre vents et parfois marées, définit à la fois un éthos et une hexis. En effet, le lieu familier, le paysage, délimite à la fois un particularisme de l’universel et une cosmogonie de l’intime. La demeure extime, le cabanon chic de plein air salin, revêt une manière d’être ensemble, un comportement.
Dans cette élégie du silence et de la grande bleue qu’on aperçoit, au loin, à travers les pins, dans cette apologie du psithurisme loin de tout psittacisme, l’hexis bourdieusienne nous fait souvenir une expression corporelle de l’habitus, des dispositions durables incorporées, une posture jamais imposture, une allure oisive du siesteur, une manière de poser la voix ressaisies dans un kairos, ce temps hors du temps qu’il nous faut attraper quand il passe. L’exergue du sage ardent ou de l’ermite toujours bien entouré se situe sous le signe du savoir et de ses parrains en quelque sorte (p.4).
D’entrée de jeu, le partage de la table ou de la bouteille se place au centre sans profusion de victuailles, sans faste ni fard. La seule éloquence se délie dans l’amitié qui, à l’instar de la connaissance, se multiplie en circulant. L’auteur insiste sur un autre bréviaire davantage philosophique : « La cuisine paléolithique » de Joseph Delteil. Le romancier qui s’illustra avec « Un aller simple pour Marseille » (2016) après avoir donné le livre de référence sur les Poivres (2010) dévoile, sans doute pour la première fois, dans ses soixante premières pages très affectives, une immanence épicurienne du goût : « vivre de peu », appliquant en cela la devise delteilienne au fronton de sa maison.
Mais ce traité des vertus de la vie simple ne se réduit surtout pas à une simple vie, affirme un art de vivre Cabanon Chic, comme un pays réel et imaginaire, pétulant et allègre, alacre et radieux, avec une pointe d’accent singulier, celui des Phocéens. D’un ton grand seigneur adopté naguère en philosophie, d’une tonalité de brise d’éveil nietzschéenne, l’auteur italien de la rue Paul Codaccioni tutoie tout de go exposant les singularités du Cabanon : une architecture hétéroclite, un lieu sommaire propice au farniente, un coin d’apéritifs et de repas joyeux (p.10). Le Cabanon incarne surtout un esprit.
La joie de la petite cabane au bord de mer ou dans les bois réside dans une vie « décontractée » hors des tentations de la « société de surconsommation » (p.12). Elle tient également dans une vision de la beauté, en résonance avec la nature, pour ralentir, plonger dans un lento patricien et populaire, s’éloigner des écrans : « si tu te réveilles avec le jour et que la première chose que tu fais, ce n’est pas regarder ton téléphone mais aller dans ton jardin pour observer tes plantes… manger un fruit sur l’arbre alors là tu es vraiment riche car tu peux te passer de tout » (id.). Cette approche de la frugalité et de la simplicité ne relève jamais du vulgaire. Elle forme un ailleurs qu’on a plus envie de quitter.
En cela, l’auteur de « La bonne cuisine, bon marché, bonne pour la santé » (2009), sans ostentation ni vanité, nous incite à l’essentiel : le bien-être et le plaisir. A mille lieues sous les mers du voyage frelaté, le cassidain munificent nous montre la noblesse du Cabanon, magnanime et dépareillé, « lieu de l’ultime chance » (p.15). Avec humour et un brin de provocation, le plus grand spécialiste mondial du poivre et des autres épices, exhorte son lecteur à se mettre à la verticale de lui-même, à scruter la beauté de l’imperfection et les traces du temps dans un wabi-sabi et un kintsugi à la marseillaise (p.17). Bien plus et encore plus prodigieux, entre la table et la sieste, le Cabanon invente une autre forme de thérapie : le silence, la liberté, le miroitement d’un instant, simple, vrai, pur (p.18).
A la vérité, la cuisine de cabanon fonde une renaissance : « instinctive, joyeuse, simple, libre, décontractée, tu dois faire avec les moyens du bord » (p.26). Dans cette manière de traverse, le temps se savoure avec humilité : « la meilleure cuisine est celle dont on se souvient… cuisiner c’est dire je t’aime » (p.28-31). L’ouvrage, accessible et lisible, comprend moultes formulations souvent plaisantes qui font mouche : « l’instrument me plus important en cuisine c’est le tire-bouchon » (id).
Cet « hédonisme ascétique » (p.32) qui noue frugalité et rusticité dans le raffinement, démontre que la vraie richesse de la table tient autant dans l’objet du partage que dans les êtres chers avec lesquels on partage. Cette pratique de la sobriété heureuse s’exemplifie dans la « cucina povera » : « tout le génie culinaire italien est exprimé dans des plats simples, faits avec des produits peu onéreux et servis avec générosité » (p.34). L’intelligence populaire évoquée diffère de l’ordinaire car elle bricole des sublimes moments de plaisir qui dessinent des intensités gastronomiques : « la subtilité se trouve souvent dans d’infimes détails : une simple salade verte bien assaisonnée avec des herbes de ton jardin, c’est un vrai bonheur » (id.).
Cet allant lent surclasse l’élan fané des produits dits nobles face à ceux qualifiés de prolétariens : « avec des bas morceaux et des abats, nous faisions de vrais festins » (p.36). L’ancien chef forcalquiéren s’évertue, par ailleurs, à sortir de la partition rigide de la recette et privilégie l’extrême fraîcheur des provenances : « je préfère cuisiner une sardine ou un maquereau fraîchement sorti de l’eau plutôt qu’un turbot qui a passé dix jours sur la glace » (p.40). Dans de magnifiques expressions métaphoriques, Gérard VIVES évoque l’évidence qui nous aveugle car rien n’est moins évident que l’évidence : « la recette est souvent dans le paysage, regarde-le attentivement » (id.).
Dans ce livre hérétique, manger avec les doigts et même sans matérialise l’authenticité et la noblesse de ce geste (p.45). La générosité prime tout : « c’est la quantité d’amour que tu y mets » (id.). Cette cuisine de débrouillardise concrétise « l’extrême élégance de la sobriété » (id.). On voit poindre alors un tissage conceptuel puissamment contemporain, une écothérapie qui nous réconcilie avec la nature pour notre santé mentale et physique : « la vraie beauté est l’éclat de la vérité » (p.48). Cette cuisine qui dépasse la cuisine nous enseigne la liberté.
On lira, en outre, avec joie, ces pages salivantes sur la sapidité de l’heure apéritive qui ouvre le repas, « cet instant éminemment civilisé » (p.57), des panisses au fritto misto, « divin mélange de petits poissons, crustacés et légumes » (p.77), en passant par « l’orgasmique fleur de courgette farcie de mozzarella et d’un filet d’anchois » (id.). On s’arrêtera un instant sur la page 130, hilarante en forme de galéjade, qui nous explique, comment les marseillais rebaptisent presque tous les poissons : « tu sais, ici, les poissons ne s’appellent pas comme ailleurs, le bar c’est le loup, la lotte la baudroie, le congre devient le fiélas, le grondin prend le petit nom de galinette et pour le calamar ou encornet, on le prénomme totène ».
Un très beau livre de chevet estival mais éternel comme la bouillabaisse du cabanon de l’enfance, la soupe au pistou d’une grand-mère aux mains ravies ou cette célèbre navette parfumée à la fleur d’oranger.
Juin 2026
Par Fabien Nègre
Auteur : Camille PEUGNY
Titre : Le triomphe des égoïsmes
Editeur : PUF
Date de parution : janvier 2026.
L’égoïsme comme contrainte sociale généralisée progresse, selon le sociologue, à mesure que recule l’État social – miné par plusieurs décennies de progrès du néolibéralisme -, notamment parmi les classes moyennes et supérieures, qui contribuent à l’essaimer au sein de tout corps social. De leur côté, nul déni des inégalités mais une adhésion accrue aux principes de responsabilité individuelle. Du côté des classes populaires contraintes de devenir auto-entrepreneuses de leur propre précarité, les transformations de l’emploi fracturent les collectifs et contraignent à l’assurance individuelle.
L’égoïsme théorisé dans cet ouvrage ne remet en cause ni l’intensité des liens sociaux ni le nombre des engagements solidaires. Surtout, il se voit expurgé de toute charge morale. Il est le produit d’un fonctionnement social adapté au contexte d’une compétition accrue pour les places et les ressources. Il convient d’en comprendre les ressorts et d’en expliciter les conséquences afin de construire une alternative politique durable.
Camille Peugny est sociologue, professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et chercheur au laboratoire Printemps (UVSQ/CNRS). Il a été remarqué pour Déclassement (Grasset, 2009) mais il a également publié Destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale (Seuil, 2013) et Pour une politique de la jeunesse (Seuil, 2022).
Dans sa longue introduction curieusement synthétique, le chercheur à l’UVSQ, rappelle, dans la lignée des travaux de Robert Castel, que l’État-Providence moderne a accru les processus d’individualisation dans les sociétés occidentales. Il s’inscrit, par ailleurs, dans une tentative de sortie très post-bourdieusienne de la théorie fondatrice du social de l’auteur de la Distinction telle qu’elle se présente dans Daniel Bertaux, Destins personnels et structure de classe, Paris, PUF, 1977.
Le pacte de croissance ou mode de régulation pour évoquer Michel Aglietta, a structuré une vaste assurance risque (p.7). La problématique du livre devient alors : « si l’État se substitue aux solidarités traditionnelles, que reste-t-il lorsqu’il se retire ? » (id.). La prophétie inquiète bascule dans l’inquiétant augure. La réponse apportée dans les pages suivantes se veut sans appel : l’Etat social reflue au profit d’une logique de responsabilisation individuelle à mesure que se déploie un processus de néo-libéralisation alimenté par la mondialisation accrue des échanges (p.8).
De l’Etat stratège ou régulateur à l’Etat prédateur, la concurrence entre les individus et les groupes sociaux s’accroît dans tous les champs : « l’égoïsme comme contrainte sociale généralisée est ce qu’il reste des relations sociales lorsque l’État social se retire » (p.9). L’une des thèses centrales du livre consiste à penser l’égoïsme dans son dépassement de l’individualisme tout en l’expurgeant de toute charge morale (p.12). Pour le sociologue, le vent idéologique a tourné : « les cadres et les professions intermédiaires, du privé comme du public, adhèrent de manière croissante aux grands principes idéologiques du néolibéralisme : libre concurrence, mérite et responsabilité individuelle » (p.15).
L’hypothèse d’une droitisation des classes moyennes supérieures nous semble, cependant, très discutable car difficilement mesurable. Nous suivons davantage la théorie générale d’un creusement des inégalités entre la frange la plus qualifiée des travailleurs et celle des subalternes (p.16) que Camille Peugny qualifie d’atomisés, contraints de devenir autoentrepreneur de leur propre précarité (p.25). Le chapitre 1 étudie la lutte pour les places. On lira avec intérêt les pages sur les pathologies psychiatriques induites par la mobilité sociale aux Etats-Unis.
Dans le cas français, la pertinence des analyses s’impose radicalement : « la compétition scolaire est d’autant plus féroce que ses verdicts sont plus définitifs qu’ailleurs, tant est forte l’emprise exercée par les diplômes sur l’ensemble de la trajectoire des individus. En cause, une croyance particulière en la capacité des diplômes à rendre compte de la valeur des individus, ainsi qu’une forme de confusion entre le mérite scolaire et le mérite professionnel » (p.36).
On regrettera parfois, dans ce livre honnête et sérieux qui s’étire en longueur, une tendance à l’insertion de graphiques, qui ne corrobore en rien la scientificité de l’exercice pour parvenir, par exemple, à une conclusion du type : « l’importance de la fonction publique comme voie de la mobilité sociale pour les enfants des classes populaires est un résultat solidement établi » (p.58). L’analyse de la bataille scolaire remportée par les classes supérieures montre que les seules conditions de naissance ne suffisent plus. Dans un système éducatif français qui sélectionne une petite élite, l’école privée établit une fermeture sociale, un entre-soi (p.75).
Le contournement de la carte scolaire, la socialisation familiale et scolaire convergent vers une puissante reproduction sociale quasi mécanique ou prophétique. On s’étonnera, toutefois, de l’absence de prise en considération, dans ce chapitre, des destins personnels corrélés à des structures de déclassements brutaux de plus en plus fréquents, aujourd’hui, des effondrements rapides et autres décrochages, de vies en quelque sorte cabossées qui décrivent autant de trajectoires de descenseur social souvent oubliées par les sociologues.
Le chapitre 2 intitulé « le virage à droite des classes moyennes supérieures » (p.85) ne convainc pas totalement. En effet, il se heurte à des problèmes redoutables de méthodologie de définition d’une « classe moyenne » et de caractérisation heuristique de la notion de « virage à droite ». Le chapitre 3 nommé « nouvelles et nouveaux prolétaires » (p.139), éclaire les dynamiques de transformation de l’espace des classes populaires et la fragilisation des collectifs protecteurs dans lesquels elles s’inscrivaient (p.141). Camille Peugny nous démontre, que loin de disparaître, le salariat subalterne se recompose et ses franges croissent telles les femmes de ménages des grandes entreprises.
Ainsi, la transformation des carrières et des parcours de vie au sein de cette fraction du salariat subalterne contraignent chacun à devenir « autoentrepreneur de sa propre précarité loin de tout processus de régulation et de protection collective contre les principaux risques sociaux » (p.141). On déplorera, ici encore, un recours important aux graphiques et aux chiffres qui n’étayent pas ni ne se substituent à la force d’un raisonnement ou la puissance d’une démonstration.
L’étude sur les femmes de ménages, en marge du salariat (p.163) explore la difficulté des syndicats sans adhérents, des métiers sans collectifs en relevant les prénotions des représentations sociales notamment sur la solitude (p.208) ou sur l’autonomie favorisée par l’absence de supérieurs hiérarchiques ou de collègues (p.216), le relationnel (p.229). On peine alors à comprendre comment s’articule le triomphe des égoïsmes face, par exemple, à ces stratégies inventives du quotidien lors même que la société française redevient une société d’héritiers (p.240). La conclusion de l’auteur en appelle à une éthique de la dignité loin de la facilité rhétorique : « une conception exigeante de la vie en société, une transformation profonde du système économique » (p.246).
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