Les Livres de Lesrestos.com

Types de livre



PORNLAND. Comment le porno a envahi nos vies.

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Traduit de l’américain par Nicolas CASAUX, le présent ouvrage de Gail DINES initialement publié aux Etats-Unis, à Boston, en 2010, entreprend de montrer comment la pornographie, au cours des dernières décennies, a investi tous les pores de la société aussi bien les médias culturels (Télévision, Cinéma, internet, jeux vidéo, littérature, presse) qu’en tant qu’industrie majeure moteur du développement technologique et capitalistique. Il s’agit là d’une enquête incisive décisive à la fois eu égard à la durée de l’étude mais également à la diversité des sources, livre politiquement engagé, à charge, sur une omniprésence dans nos intimités par une activiste, féministe et militante.

Dans son avant-propos, Cécilia LEPINE, écrivaine française spécialiste des mouvements sociaux américains, ne manque pas de situer l’ouvrage dans le courant de la pensée féministe contemporaine tout en pointant les paradoxes libéraux au sein de ce mouvement. Les faits ne mentent jamais : « 95% des enfants de onze ans ont déjà été exposés à des images pornographiques ». La pornographie audiovisuelle se consomme majoritairement sur internet (p.7) où elle pullule depuis au moins vingt ans. Gail DINES montre, de façon implacable que cette industrie maltraite les actrices, renvoie une image de la femme comme objet sexuel.

L’étude porte plus précisément sur le gonzo, genre inspiré de la pornographie amateur qui se distingue par des actes sexuels d’une extrême cruauté envers les femmes. Or, la pornographie représente, pour certains libéraux, une forme de libération sexuelle combattant la répression morale et la censure (p.9). Gail DINES argue que le « sexe violent » diffère de la « violence érotisée ». Les conséquences en termes de représentations sociales, de comportements sexuels et de rapports émotifs relèvent de l’incommensurable (p.16).

PORNLAND ouvre, en outre, par son analyse implacable ad nauseam, sur l’imminence d’imaginer l’épanouissement sexuel entre les femmes et les hommes où le plaisir ne fait plus loi sur l’empathie. « Nous avons tous droit à mieux » (p.16). Dans une préface rigoureuse et émouvante, Robert JENSEN, collègue de l’auteure, écrivain, professeur à l’université d’Austin, souligne les fondements patriarcaux de l’industrie pornographique en expansion quasi infinie. Il salue le combat critique féministe radical pionnier de sa consœur mais avoue : « Dans un monde décent, ce livre n’aurait pas lieu d’être. Malheureusement, il est plus pertinent que jamais » (p.27).

Dans une généalogie subtile et une archéologie profonde de l’industrialisation du sexe, Gail DINES éclaire sur les sommes pharaoniques en jeu, sur le rôle central de magazines tels que Playboy (p.83), Penthouse et Hustler dans la préparation de l’espace culturel pour l’avènement de l’industrie contemporaine du porno hardcore (p.65), sur l’exploitation des personnes non-blanches (pp.263-293), sur la pédopornographie qui banalise la sexualisation des enfants (p.333).

La conclusion appelle à riposter dans un monde où la pornographie s’invisibilise par son omniprésence (p.336). La résistance s’organise à petite échelle avec l’éducation populaire comme puissant outil de changement. Ce mouvement inclut les hommes déshumanisés, avilis par les images qu’ils consomment. « La lutte contre la pornographie propose aux hommes une sexualité célébrant le relationnel, l’intimité et l’empathie, une sexualité fondée sur l’égalité plutôt que sur la subordination ». (p.339).

Dans une postface offensive, Tom FARR, chercheur britannique spécialisé dans les droits humains au sein du CEASE (Centre pour en finir avec toutes les exploitations sexuelles), rend hommage au caractère visionnaire du présent ouvrage qui mérite une lecture méticuleuse indispensable.   
      
Auteur : Gail DINES.
Titre : PORNLAND. Comment le porno a envahi nos vies.
Editeur : EDITIONS LIBRE
Date : 2020

Personne ne sort les fusils

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Normalienne, agrégée de lettres, Sandra LUCBERT publie son troisième récit dans la prestigieuse collection « Fiction & Cie » fondée par Denis ROCHE aujourd’hui dirigée par Bernard COMMENT. L’auteure poursuit un travail singulier de fiction sur le monde social profondément politique qui mixte les structures narratives entre fiction et non-fiction, interroge notre rapport philosophique aux catastrophes du système. Il s’agit d’un beau livre, rare, puissant et violent, qui non seulement nous fait frissonner mais décortique de façon imparable et glaciale le devenir capitalistique.

L’auteure de Mobiles (Flammarion, 2013) entreprend avec ironie parfois et sans cynisme toutefois, de décrire la transformation d’un champ lexical. De mai à juillet 2019, elle a assisté au procès France-Télécom-Orange, unique dans l’histoire moderne de l’entreprise. Sept dirigeants ont été accusés d’avoir organisé la maltraitance de leurs salariés. Parfois jusqu’à la mort (19 salariés se suicidèrent entre 2006 et 2010). De leur longue interrogation et de leur interminable explication, rien ne ressort. Ils ne voient pas le problème. Le P-DG, Didier LOMBARD, fait part d’un seul regret : « Cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête » (6 mai 2019, à la barre).

Ce récit de 154 pages, tour à tour cocasse et lapidaire, empli de nombreuses références (Rabelais, Kafka, Lacan, Deleuze, Melville, Aristote), montre un monde où « les coupables les plus manifestes ne sont pas même nommés pendant le procès. Un monde jugé depuis lui-même » (p.138). Notre effroi provoque aussitôt notre sidération devant des crimes impunis, face à un glissement « génocidaire » interne. Employés et employeurs ne partagent pas le même monde, pis, la même langue. Dans ce « Nuremberg du management (expression d’un internaute du Figaro » (p.11), le DRH fait de « la mort son métier » pour paraphraser le titre du roman de Robert MERLE.

Sandra LUCBERT pétrie la langue, la retourne, la colle et la décolle pour nous bousculer sur l’obsession des dirigeants de ce groupe mondial côté au CAC40 de « désalarier » 22 000 personnes et de produire 10 000 mobilités. Du jamais vu. Le cœur de métier tient tout entier dans le harcèlement moral. Dans ce procès inédit à l’horizon arendtien, l’organisation attaquée a nui à l’ensemble des salariés. (p.15). Autre nouveauté : « D’ordinaire, en France, on ne juge pas ces gens-là ».

Mais l’auteure de La Toile (Gallimard, 2007) nous parle de la grammaire par laquelle nous sommes parlés. « Le procès France Télécom est l’histoire d’un enlisement grammatical » (p.21). Le DRH, Olivier Barberot, présente un crash program. La herse s’active partout. C’est une question de cash flow. (p.29) et de tuyauterie qui passe du liquide au fluide. Garantir le flow, seulement le flux. Sandra LUCBERT, dans une écriture imparable, note des glissements lexicaux et la force de la normation : « Il ne s’agissait pas de virer 22 000 personnes mais de supprimer 22 000 postes » (p.31), « Et les salariés. On dit : collaborateurs » (p.50), « On ne dit pas bourreaux, on dit machineurs » (p.88).

L’uberisation c’est-à-dire la plateformisation globale de l’économie garantit le flow qui conduit à la fosse. De ce récit labyrinthique virtuose se dégage la grammaire capitalistique dans sa cohérence : l’architecture du tribunal, le suicide comme enjeu d’époque, l’imperium de la machine, la guerre des classes (p.49). Le PDG d’Orange de nommer le cauchemar capitaliste : « On va faire quelque chose de formidable et ce sera la fin des gens » (p.154).   
                 
Auteur : Sandra LUCBERT
Titre : Personne ne sort les fusils
Editeur : Seuil - Collection : Fiction & Cie

Saturne

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Après le très remarqué roman « Les Enténébrés » (2019, Prix de la Closerie des Lilas), Sarah CHICHE, auteure remarquable parmi les contemporains, clinicienne des mots, nous livre une délivrance mélancolique. La scène inaugurale, dédiée aux vulnérables et aux endeuillés, vient sur une ritournelle au cœur de l’œuvre de la psychanalyste : le deuil. (p.13). La Saturnale se dédouble entre calme et violence. (p.60). Entre Alger et Paris, des histoires se tissent et se trament (p.85). Egarement, dévoration, intranquillité se conjuguent dans la structure très physique de la langue.

Rien ne se raconte dans le roman de l’essayiste sauf la vie sans cesse ravagée d’un désastre solaire. (p.142). Une folle histoire d’amour crépusculaire se joue entre Harry et Eve mais le mal radical pour lequel nous demeurons tous potentiellement disponibles fracasse tout. (p.100). Loin des « feel good books », l’auteure d’Une histoire érotique de la psychanalyse (Payot, 2018) nous plonge dans la sensation orpheline de l’essence tragique de l’existence par où s’affirme la vie. Sarah Chiche fait retour sur la topologie de notre anéantissement traversée par les mains capricantes de notre nuit et les lacs de notre enfance (p.204).

Mais seuls comptent la force des amours achoppées, la puissance des pleurs d’alacrité, le charme de l’imagination des rêves évaporés, ces lieux où nous n’irons jamais, ces affrontements, ces passions, ces déchirures qui n’existent plus que dans le souvenir. Pour les mélancoliques, les amoureux, les endeuillés, les intranquilles, « Tout est perdu, tout est sauvé, tout est splendide ». (p.205).            

Auteur : Sarah CHICHE
Titre : SATURNE.
Editeur : SEUIL
Date de publication : août 2020.

Photo : Hermance Triay

 

Les Enténébrés

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Initialement paru aux Editions du Seuil en 2019, « les Enténébrés », auréolé du prix de La Closerie des Lilas 2019, vient de sortir en édition de poche. Ecrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste, auteure de deux romans chez Grasset et de trois essais importants (Ethique du Mikado, une histoire érotique de la psychanalyse), Sarah CHICHE déploie et déplie une théorie des catastrophes avec brio où se jouent les fils de nos vies intimes et les faits ex-cathedra de l’Histoire. L’effondrement joyeux et la mélancolie gaie se placent au cœur de l’œuvre dans un climat passionnel.

Passion d’une femme pour deux hommes jusqu’à se ravager, se brûler, se dévaster mais vie augmentée, accéléré par la splendeur des jours presque sous l’emprise d’un grand amour. Passion entre une fille et une mère qui s’aime d’un respect absolu jusqu’au bout sur fond des horreurs d’un siècle hanté par le mal absolu et radical. Questionnement fantomal sur la malédiction familiale qui traverse des générations, cette puissante fresque contemporaine et parfois très sombre n’élude pas pour autant les fantômes qui nous habitent de manière incandescente.

Une leçon sur le courage de vivre, l’élan d’énergie malgré tout de traverser la vie en nos temps troublés, souvent brouillés. Le roman s’ouvre sur le théâtre de marionnettes d’Henrich Von Kleist où la grâce de l’obscurité le dispute à la faiblesse de la réflexion. Cette représentation de l’infini en miroir figure la connaissance de l’homme dans deux uniques positions, soit pantin soit dieu. Nous oscillons entre le goût du savoir et l’innocence du devenir. Telle est le constant chapitre de l’état du monde. (p.1). Cette allégorie de la peinture anticyclonique élève la bonté en éclaircie dans l’orage paradoxal d’un souffle frais dans un brasier qui s’écroule sous lui-même. (p.15).

Les réfugiés périssent d’une maladie cardiaque qui se nomme la vie, qui soudain les déserte. (p.19). Toutes les fleurs disparaissent avec les flocons glacés qui recouvrent la plaine et les clochers. La force poétique qui se dégage de l’écriture de Sarah CHICHE relève à la fois de l’enchevêtrement de structures narratives documentaires, imaginaires et d’une méditation profonde sur les racines du mal dans l’histoire sans en appeler à une malédiction.
 
Dans la trame souterraine et sans doute multiple de nos existences (p.67) se déplient des morts qui voyagent vite, des éclaircissements vertigineux dans le bruissement du monde dont nous ne percevons que des esquisses phénoménologiques (p.101). L’obscurité que nous portons en nous nous aide à danser avec humilité (p.394).     

Auteur : Sarah CHICHE
Titre : LES ENTENEBRES.
Editeur : POINTS SEUIL
Date de publication : 2020.

De Sève et de Sang

Critiques littéraires

Par Fabien Nègre

Un jeune éditeur talentueux et courageux, Kevin HADDOCK, co-fondateur des éditions LIBRE, à Paris, publie la traduction attendue de l’ouvrage de Julia HILL, « De Sève et de Sang », qui parut initialement, en 1999, chez HarperCollins, sous le titre original de « The Legacy of Luna ». Emouvant, poignant, éminemment politique, ce livre d’engagement absolu, presque mystique, raconte l’histoire d’un séquoia millénaire californien surnommé Luna mais, surtout, le combat d’une jeune femme, Julia HILL, pour sauver une forêt de séquoias. A noter que l’excellente traduction de Cassandre GRUYER éclaire tout le spectre agonistique dans ses nuances et ses variantes.

Le 18 décembre 1999, pour la première fois depuis plus de deux ans, les pieds de Julia HILL touchent à nouveau la terre ferme. En 1997, la jeune femme grimpait à plus de 55 mètres de hauteur dans « Luna », son arbre aimé et choisi, pour ce qu’elle imaginait constituer une occupation temporaire de quelques jours. Cette action de blocage avait un seul objectif, empêcher la société Pacific Lumber de procéder à une nouvelle coupe à blanc, processus particulièrement destructeur pour la nature et dangereux pour les communautés locales. Du haut de sa plateforme, Julia HILL écrit son histoire.

Au cours de ce qui devint une action de désobéissance civique historique, elle dut subir les tempêtes, notamment celle d’El Nino, le harcèlement des hélicoptères, l’épandage de napalm, le siège des agents de sécurité de l’entreprise écocidaire (sur le concept de crime d’écocide et sa reconnaissance juridique internationale, on se réfèrera aux excellents travaux de Valérie CABANES : Un nouveau droit pour la Terre : pour en finir avec l’écocide, Seuil, 2016 ; Homo natura, Buchet/Chastel, 2017).

Honorée dans le monde entier pour sa vigilance et son esprit indomptable, Julia HILL livre avant tout un récit inspirant, puissant, empli d’amour, d’absolu de conviction et de courage afin de lutter à mort pour l’héritage de notre Terre.

L’amour profond d’un arbre, d’une forêt, d’un paysage et la volonté de s’opposer radicalement à leur destruction bouleversent parfois des trajectoires de vie. La force, l’engagement, la résistance, l’amour, autant de valeurs éminemment actuelles et urgentes qui décuplent la défense de la magie de la Terre juste sous nos pieds, rendent admirable le destin de ceux qui consacrent leur vie à la cause qu’ils défendent.

Derrick JENSEN, dans une courte préface aussi dense que percutante, pose d’entrée de jeu les enjeux de l’anthropocène pour reprendre le concept du philosophe Bernard STIEGLER qui vient de nous quitter : disparition des rivières, des zones humides, des prairies, des forêts et des océans (p.7). Devant cette entropie exterminatrice, il faut se souvenir que chaque atrocité de masse provient du fruit d’innombrables atrocités individuelles. Chaque année, 15 milliards d’arbres disparaissent (p.9). Julia HILL comprit, par une sorte d’éclair, que le monde agonise, « arbre après arbre ».

Ce livre force le respect par un témoignage fort et puissant : « Il est hors de question que vous détruisiez cela. Pas tant que j’y veillerai. Cherchez au fond de vous-même ce que vous aimez et défendez-le. Découvrez quels sont vos dons et mettez-les au service de la protection de notre planète. Le monde a besoin de vous. Telle est la leçon de ce livre. C’est la leçon la plus importante que nous n’ayons jamais apprise ».

Une seule personne peut faire la différence et cette personne c’est chacun de nous. Julia « Butterfly » (nom de code d’activiste) Hill, en presque trois cents pages, aborde tous les aspects matériels de son existence dans un arbre durant deux ans, la difficulté de construire et de fixer sa plateforme, une espèce de petite cabane-nacelle suspendue, de danser, de chanter, de parler ou bien même de se rendre aux toilettes, son dialogue avec les écureuils, ses écoutes attentives des oiseaux, ses méditations dans les branches, les températures glaciales à endurer, les gardiens à chasser, les menaces permanentes des bucherons et des hélicoptères qui lui foncent dessus, les nuits venteuses, la cohabitation parfois difficile avec ses visiteurs, la disparition des militants proches assassinés par les organisations qui exploitent les forêts.

Elle livre, enfin, au fil des pages, ses confidences clandestines, ses conceptions politiques et écologiques profondes, ses considérations métaphysiques, ses impressions poétiques sur la couleur des cieux, la forme des nuages, sa passion de l’amour et du sacré sans dieu, son enfance pieuse, les médias intrusifs, last but not least, sa fascination fusionnelle pour Luna, l’arbre de sa vie.

Un ouvrage éminemment actuel qui bouscule le silence quelquefois complice de nos vies consuméristes.     
         
 

128 livres

Page :
;