A Baie-Mahault, au cœur du papillon guadeloupéen, le 3 mars 1983, de parents haïtiens, un incandescent empoigne son origine. Dans cette humble maison aimantée par l’amour et l’attrait des provenances véritables, le seul garçon de la fratrie, entouré de ses deux sœurs, Linda et Marielle, seconde tôt son père, agriculteur et jardinier, qui lui transmet l’âpreté du travail mâtiné d’un sens acéré de l’esthétique : « au milieu des champs, à l’eau de source et sans électricité, avec des légumes biologiques avant l’heure, sans engrais ni pesticides, je gardais les poules, les cochons et les cabris, ces petites chèvres tumultueuses qui meurent quand on ne les abreuve pas. J’essayais de juguler mon énergie mais la chance culinaire tenait dans des gestes simples, l’heur de manger des goyaves sauvages dans l’arbre, un luxe absolu, une richesse ».
Dans cette enfance rude mais vivante, l’héritage familial haïtien le porte vers la peinture, la couleur et le dessin. Le descendant de producteurs de clairin depuis cinq générations tire les oiseaux avec des lance-pierres et des arbalètes dans la lignée des kalinagos des Petites Antilles. Il s’adonne à la pêche des poissons de rivière tels les Taïnos des Grandes Antilles. La mère, couturière renommée de vêtements sur-mesure, l’initie à l’ouvrage artistique soigné, au design mais également au commerce : « comme j’avais de bons yeux, je filais toutes les aiguilles pour elle ». L’enfant de chœur protégé par les grands de son quartier chaud peine à acquérir un peu de discipline.
Néanmoins, ample s’avère la solidarité dans ce monde peu favorisé. Le fort en sciences épaule, par exemple, tous ses camarades en situation d’échec scolaire. A 10 ans, le bizut agricole dialogue en créole haïtien au domicile où les fragrances de viandes grillées affleurent partout. L’apprenti baigne dans deux cultures : les haricots rouges et le gratin de banane jaune, le riz djondjon et le pain épicé au lard. Il manie le fourneau à charbon et le fer à repasser de la même braise. Ses deux marraines élargissent son horizon gustatif, lui inculquent des valeurs inaliénables.
Madame Saint-André le sensibilise à la fabrication du chocolat, de la cueillette de la cabosse au plaisir de la matière finie. La presque centenaire use de la force de son filleul pour tourner son vieux moulin, produire de la pâte de chocolat. La poétesse lui lègue, en outre, la beauté des mots. Madame Roger, la seconde, une indienne au tempérament de feu, cuisinière hors pair, lui enseigne le terroir et ses mets traditionnels, ses tours de main qui insufflent raffinement de la modernité et sapidité ancestrale.
A 16 ans, l’élancé infrangible se voue au basket-ball en dépit des réticences paternelles craignant de mauvaises fréquentations. Dans le club de sa ville, dès la première année, l’ailier fort folâtre en meilleur espoir de Guadeloupe. Après un baccalauréat professionnel scientifique, le jeune homme à la fine musculature joue à Cholet. Il file à Toulouse pour passer une licence de chimie. Là, alors que le boursier désire savoir comment travailler et comprendre la matière dans le cadre de la chimie de l’agro-alimentaire, dans sa minuscule chambre universitaire, il cuisine pour toute la cité, sucré et salé, lors des fêtes estudiantines ou des anniversaires.
En 2009, le suractif surveillant commence à se passionner précisément pour les bases de la cuisine française dans un lycée hôtelier de Bourg-en-Bresse. L’année suivante, la vocation culinaire s’affermit avec un projet de création de plats antillais sous-vide et en conserve. Pour ce, il s’envole à Tremblant, au Québec, chez un cousin, chef dans un hôtel de luxe. De retour en France, il s’inscrit à l’Ecole Hôtelière de Toulouse pour suivre un CAP cuisine qu’il finance entièrement. Repéré rapidement par ses formateurs avec lesquels il fait quasiment jeu égal, le forcené de l’excellence intègre une mention de chef pâtissier dans un vivier prometteur.
Spécialement pour lui, son professeur Jean-Louis Lareng, crée une treizième place dans la classe. A pas de géant, « l’élève pas comme les autres », à 26 ans, rejoint une promotion de compétiteurs. Pâtisserie de boutique et de restaurant, glacerie, chocolaterie, confiserie : autant de savoirs acquis en si peu de temps. Un maître de stage diffère pourtant haut la main : Franck Renimel. Le chef du restaurant toulousain étoilé « En Marge » l’hypnotise par sa connaissance des techniques de pointe de la gastronomie française et son art du dressage : « avec Maxime Delbosc, son second, dans un tout petit établissement du centre-ville, à l’été 2011, on bossait de 7h à 1h. Une jeune femme se blesse, je passe second le premier jour. Il avait anticipé mon potentiel. C’était une folie, du haut niveau, un ami vital ».
Le basketteur chef à domicile s’attire, en parallèle, un beau succès dans la préparation des repas de fin de matchs au Club House. Il abandonne son sport favori en salarié pour se lancer dans les bokits, sandwichs antillais et autres dîners de prestige. En 2013, il ouvre son premier restaurant baptisé Leriche de saveurs. L’ambition étoilée s’affiche clairement ainsi que la vision : « une cuisine caraïbéenne préparée dans les règles de l’art de la gastronomie ». Le succès du maître restaurateur ne souffre aucune contestation. Les toulousains découvrent, éblouis, le colombo, le lambi et le crabe farci.
En 2017, le professeur de cuisine française en BTS à l’ESICAD collectionne les livres de Paul Bocuse, Alain Ducasse ou Auguste Escoffier, transmet son métier et ses valeurs en parrain du Festival gastronomique de la Guadeloupe avec le chef Jimmy Bibrac, la chocolatière Naomi Martino et la glacière éblouissante Fabienne Youyoutte. Le 26 juillet 2018, il publie un livre très personnel, « Ma Cuisine Antillaise » (Boulogne-Billancourt, Brigitte Eveno) dans lequel il présente son interprétation des Iles de la Caraïbe : chiquetaille de morue, matété de crabes de mangrove, daube de poisson ou fricassée de chatrou.
En 2019, aussitôt consacré, l’ouvrage remporte le Best in The World Gourmand Cookbook Award aux côtés d’Anne-Sophie Pic, Mauro Colagreco et Michel Roth. En 2021, il clôt son restaurant à cause du Covid puis inaugure, dans la foulée, la première pâtisserie antillaise de France où il réjouit les gourmands toulousains avec un Mont-Blanc, un pain au beurre de maman dano - à noter la grande culture du pain aux Antilles -, une goyave en trompe l’œil et un fatal gâteau au chocolat. Le prodigieux guadeloupéen remporte la dotation Jeune Talent Gault et Millau quelques mois plus tard. Lors de l’été 2023, le créateur de la gastronomie sur Air Caraïbes s’installe avec Christine, son épouse, dans la capitale, près de l’Étoile en espérant la faire briller au fronton de sa maison sise au 16, rue Brey dans le 17ème arrondissement de Paris.
Paré d’un four à boucanage, l’ambassadeur des Rhums Reimonenq architecture sa gastronomie caribéenne c’est-à-dire une nouvelle cuisine créole, colorée, picturale mais sans fusion : « je veux emporter les parisiens en voyage ». En effet, rappelons ici très brièvement que la richesse de la cuisine des Antilles résulte d’un métissage de plusieurs chères : celle des Amérindiens avec des plats comme la cassave et le matété; la cuisine africaine avec la soupe à Congo, le calalou; la cuisine asiatique et indienne avec le colombo, le moltani, la giraumonade; la cuisine européenne.
Ce grand fervent de l’eau-de-vie de canne à sucre la glisse dans sa pâtisserie mais en use aussi pour les maux de dents, en frictions : « Le rhum est une science, on fait plein de choses avec la Canne ». Les acras de légumes, morue, oursins acèrent l’appétit ainsi que les bananes pesées, pikliz et griots. Le féroce d’avocat, ce guacamole antillais, quant à lui, s’adoucit par un dosage subtil du piment. Les tartelettes aux lambis dessinent une délicieuse mise en bouche iodée. Le souskay de mangue verte forme un intense seuil végan, ocelle de lépidoptère dans les alizés.
Le rôti d’agneau farci à la banane se distingue par la tendreté de la viande et la texture moelleuse du fruit allongé. Les délices de plantain, lait de coco, massalé, poitrine de porc boucanée se joignent à la salade de christophine au lard boucané. La bisque de ouassous, dombrés, ouassou boucané et le mille-feuille de poyo, morue boucanée, oignons frits, tomate, caviar d’aubergine nous dépaysent loin dans l’épidermité de la surface vespérale ultramarine. La tendresse d’une caresse se blottit alors dans une tartelette à la goyave, mousse au rhum vieux, sorbet goyave, des beignets de Carnaval ou un blanc-manger coco dans l’insubstance évanescente des fantômes.
En cette fin d’année 2025, Jean-Rony Leriche se remémore, avec émotion, la joie de son inspirateur, l’étoilé Franck Renimel, il y a dix ans, lors d’un déjeuner chez ses parents aujourd’hui disparus : « noix de coco fraîche, poisson grillé, merveilleux jus de passion. Avant de prendre l’avion du retour, ils avaient demandé deux litres du nectar pour leurs enfants. Il n’y a pas plus bel hommage ».