Anne HUMBRECHT

FABIEN NÈGRE
Guebwilleroise allègre et ravie, Trophée Grand Est Gault & Millau 2023, Sommelière de l’année Michelin 2026, la courtoise intense Anne HUMBRECHT, rare cheffe échansonne vigneronne, architecture son amour du vignoble alsacien, à la Table cardinalice du Gourmet*, à Riquewihr, par une herméneutique pétulante, une dialectique entre ceps et sapidité, héritage et épiphanie, un savoir sensoriel du terroir.   
 
A Guebwiller apparaît une éveillée des seventies. Dans la station de ski du Schnepfenried, surnommée le « Schnepf », au cœur du massif vosgien, sur les hauteurs de la vallée de Munster, un paysage de verdure fort et authentique entoure l’enfant. Sur les sommets, à 1100 mètres, la nature rudoie : « C’était de vrais hivers avec deux mètres de neige ». Le grand-père maternel forgeron métamorphose la matière. La grand-mère, de la même lignée, viticultrice, cultive ses parcelles plantées en 1947 : « ces flacons d’exception ouverts à la maison m’ont fait aimer le vin ».
 
Les parents animent leur Ferme Auberge Deybach Schnepfenried : « en octobre, on remplissait la cave de pommes de terre et de légumes qu’on plaçait en hivernage dans le sable. On faisait provision de vins et de boissons puis tout était fermé sous un épais manteau de neige ». La jeunesse se passe en internat, chez les religieuses, pour une bambine profondément enracinée dans le territoire viticole de Riquewihr. Lors des grands évènements familiaux, la mère, excellente maîtresse de maison et le père, boulanger-pâtissier, choisissent toujours une « jolie bouteille dans une belle culture de cave et de verrerie ».
 
Dès le collège, l’adolescente apprécie l’acte de manger et l’hospitalité. Elle aime faire plaisir, partager, accueillir : « le vin est la culture et l’éducation du repas ». En 1989, la stagiaire apprend les vins français en Angleterre et les grands crus germaniques en Allemagne, au Château d’Oberstotzingen. La future ambassadrice des vins d’Alsace commence son BEP en 1987, au lycée hôtelier Joseph Storck de Guebwiller. Autant en salle qu’en cuisine, cette personnalité déjà bien trempée perçoit les deux précieuses facettes du métier.
 
Au lycée Alexandre Dumas d’Illkirch-Graffenstaden, en mention complémentaire sommellerie, auprès de Paul Brunet, adepte de la dégustation analytique, l’élève impliquée et appliquée tombe sous le charme d’une référence, son « premier grand maître ». A 19 ans, délivrée du pensionnat, indépendante dans son appartement strasbourgeois avec sa petite voiture neuve, celle qui savoure pour la première fois sa liberté admire d’emblée ce professeur charismatique et sobre, précis et simple dont elle conservera toujours en sa créance une formule gravée dans le marbre du tableau noir : « la sommellerie est l’école de la modestie ».    
    
En 1992, la sensible et subtile sommelière-vigneronne s’engage pleinement dans son premier poste, une création sur mesure, au Moulin du Kaegy*, à Steinbrunn-le-Bas, aux côtés du chef Bernard Bégat. Ce deuxième modèle impérial, personnage enfiévré par les vins, aussi fervent de l’harmonie des détails que de l’euphonie des filiations, l’emmène partout dans le vignoble où il a tissé de solides inclinations vigneronnes : « tous les mois de janvier, nous filions avec sa Twingo et mon AX pour trois dégustations par jour surtout en Bourgogne, ma deuxième région de cœur grâce à lui. J’ai goûté les plus grands vins avec Bernard Noblet au Domaine de la Romanée-Conti, chez Armand Rousseau, Georges Roumier, Dominique Lafon, Anne-Claude Leflaive et l’extraordinaire Famille Pion à Meursault qui organisait des dîners mémorables ». Durant trois ans, l’adepte de la dégustation géo-sensorielle approfondit sa culture vinicole, se perfectionne par des rencontres uniques et fondatrices.
 
A l’Auberge du Schœnenbourg, à Riquewihr, la fidèle et loyale cheffe sommelière s’inscrit ensuite dans la durée, pendant seize ans, auprès du chef François Kiener, jusqu’à sa retraite : « une longue et belle aventure au cœur de l’Alsace viticole, qui a renforcé ma connaissance des grands terroirs et ma sensibilité au travail des vignerons ». Celle qui met en lumière « des vins vrais, les plus respectueux du lieu et du terroir » ne perd jamais de vue le caractère changeant du vin : « chaque millésime raconte une autre histoire, des terroirs, des élevages, dans la dégustation à l’aveugle, on fait travailler tous ses sens, sa mémoire. On a un autre regard, plus nuancé, quand on n’a pas l’étiquette ».
 
En 2011, la discrète qui n’apprécie rien tant que la stabilité qui invite à la beauté de l’amarrage dans une magnifique ville, parvient à la Table du Gourmet*, à Riquewihr, auprès d’un chef enchanté, jardinier philosophe, poète du végétal, Jean-Luc Brendel : « quand on connaît la matière culinaire, il y a un lien viscéral, on comprend les réductions, les jus, la profondeur, les laquages, on peut décortiquer une sauce comme un grand vin ».
 
Celle qui cajole ses 40 ares de vignes, héritées de ses grands-parents maternels, -une parcelle de pinot gris, deux de riesling dont une sur le grand cru Schœnenbourg, et une de gewurztraminer sur le grand cru Sporen-, d’un regard émerillonné porte une vision de la vigne et du vin où chaque prise de décision s’inscrit dans le temps. Dès lors qu’il s’agit d’architecturer ses livres de cave, les chapitres sollicitent une cohérence : « un grand vin c’est un grand lieu, un grand paysage, un endroit unique. L’Alsace est la seule région viticole au monde où toutes les roches et les géologies coexistent. Une diversité incopiable. Sept cépages et le caractère de chaque vigneron. Un grand vin contient l’intention d’un humain. Le terroir est mis en éclat par une personne ».   
 
Sa personnalité attachante mais affirmée s’augmente d’une double compétence, loin des arguties métaphysiques : « Le lieu prime par-delà la poèsie. J’aime beaucoup la poésie dans le vin mais faire du vin n’est pas de la poésie. Faire du vin est très réaliste, très vivant, très concret. Ancré, dessiné, mis en œuvre par un être vivant. Une liane, à l’état naturel, ne produira plus de raisins si on la laisse pousser. Personne ne me racontera d’histoires. Si on oublie une vigne, elle nous en veut ».
 
Celle qui s’inspire chaque jour des fleurs et des herbes du fabuleux jardin du Kobelsberg, sait que, derrière chaque vin, existe une alliance parfois féérique entre un visage et un paysage. Cette alchimie si singulière créera la beauté : « je vois les domaines comme des étoiles, au firmament, d’autres s’essoufflent, d’autres plus modestes décollent d’un seul coup. Une poussière d’étoile que les uns possèdent et d’autres moins ». Dans ce mouvement stellaire, éclosent des lignages, paraissent des distinctions mais la grande dame guebwilleroise polyglotte de la sommellerie se consacre aujourd’hui à la dégustation géo-sensorielle où le verre recouvre sa dignité : « tout dépend de l’âge, de l’élevage, de la réduction, de l’ouverture. Une roche cristalline sur un millésime jeune nécessite une oxygénation. Sur des cuvées anciennes et riches dans les arabesques baroques, on met un verre plus élancé ».
 
Celle qui fait autorité dans toute la profession pour la pertinence de ses accords confie sa cause première : « l’ondulation. Le dîneur ne doit pas s’ennuyer. Nous avons des cépages, une mosaïque de terroirs, une jeune génération riche d’une multitude d’idées, une pépinière de talents. Mon intention tient dans des découvertes, une lecture plurielle. Dans l’ondulation, je montre l’identité, l’opposition, les contrastes du prisme ouvert de l’Alsace, un nuancier de rebondissements ».
 
Sourire doux en joie et caractère assuré loin du caudataire, la ductile glisse subrepticement : « Je ne suis pas une sommelière de catalogue. Je parcours le vignoble avec des chaussures de marche ». Cette fine connaisseuse de l’histoire de l’Alsace sait la fragilité d’une identité culturelle bifide. A dessein, elle recherche des vins de lieux et de hauts lieux : « nous-mêmes, alsaciens, nous ne sommes pas assez fiers de nos vins, nous ne le crions pas haut et fort pour œuvrer à leur éclairage ». Pour ce, nous suggérons, toutes affaires cessantes, la lecture de l’essentiel ouvrage auquel Anne HUMBRECHT a largement collaboré : Viticulture régénérative. Cheminement avec les artisans du vivant en Alsace, ‘S GILT, 2025, textes et photographies Jérôme Genée. 
 
A la Table du Gourmet*, la magistrale cheffe sommelière classe ses vins par terroir alsacien : "L’idée me trottait dans la tête depuis un moment. Réunir par exemple sous la même bannière de “Riesling” un Grand Cru, un vin de fruit et un Crémant me semblait manquer de lisibilité car trop vaste. Un Pinot Noir de Catherine Riss, né sur des sols de schiste, vertical et salin, diffère complètement d’un Pinot Noir de Frédéric Mochel, né sur les sols de marne de l’Altenberg de Bergbieten, épais et tapissant. L’Alsace est le seul vignoble au monde à avoir cette multitude de terroirs et je voulais rendre cela transparent, montrer que cette région est un joyau. Il a fallu un travail titanesque pour identifier à l’aide d’anciens ouvrages les terroirs de chaque vin, particulièrement ceux qui ne font pas partie des grands crus, dont la géologie est connue ».

Photos Matthieu Cellard

Juin 2026

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