Dîner dans le noir total, quelle drôle d’idée ! Il se murmurait cet été dans Paris que c’était possible, incroyable, épatant, époustouflant, renversant (ça, c’est le moins que l’on puisse dire), perturbant…bref, que c’était un moment à vivre au moins une fois dans sa vie.
Soit, allons voir (façon de parler) cet endroit et testons ce nouveau concept.
Avant de passer à table, petites caresses aux chiens assis sagement à l’accueil. Et me direz-vous, mais que font ces chiens dans l’entrée ? Ils attendent tout simplement leur propriétaires qui sont les serveurs.
Car ici, outre le fait de dîner dans le noir, vous êtes servis par des non-voyants. Ensuite, passage obligé par le vestiaire ou si vous préférez par les casiers tels que vous les connaissez à la piscine où vous êtes priés de laisser tout ce qui est susceptible d’être lumineux…briquets, montres et portables. On récupère la clé de son cadenas et l’on rejoint le maître de maison en liaison permanente, version oreillette à la Delarue, avec ses serveurs avec qui il s’entretient et annonce les nouveaux arrivants.
Avant de passer derrière le grand rideau, on choisit son menu. Celui écrit sur l’ardoise ou le menu Surprise à éviter si vous êtes allergiques, végétariens ou pour des raisons religieuses. Tentons l’expérience jusqu’au bout, ce sera le menu Surprise.
Puis le rideau s’écarte et apparaît Céline, serveuse non-voyante qui vous prend la main et vous fait entrer dans cette salle totalement noire. C’est à cet instant, précis que vous comprenez son handicap et que vous vous rendez compte que sans elle, vous ne pouvez plus rien faire et surtout pas demi-tour.
En vous dirigeant vers votre table, vous entendrez immanquablement "mais qui a mis du Perrier dans mon vin ? ", "où est passée la corbeille de pain ?" , "c’est bon mais je ne sais pas si mon assiette est vide, allez tant pis, je mets les doigts ", "tu me regardes quand je te parle ? " sans oublier quelques couverts et verres qui chutent et se brisent.
Une fois assis, vous tentez à tâtons de repérer le verre, la bouteille de vin, la corbeille de pain, la serviette et surtout, vous essayez de verser le vin dans le verre…un exercice périlleux. C’est avec un sens en moins que vous attaquez le repas tout en débutant une conversation avec la table voisine, chose que vous n’auriez sans doute jamais osé dans un restaurant " normal ". Et chacun y va de son commentaire sur le contenu de l’assiette version " Tontons Flingueurs ". " Y aurait pas de la pomme ?" , " Y’en a ", "Y’a comme un goût de betterave ", "Y’en a aussi ". Et c’est là que le bât blesse…la cuisine.
Avec un sens en moins et ce menu surprise à découvrir, on aurait aimé plus d’herbes, plus d’épices, que l’exercice soit plus corsé, que notre odorat et notre goût soient mis à rude épreuve, que l’on se rende compte que sans la vue, il est difficile de deviner ce que l’on mange.
Ce soir là, le duo de poissons, bar et saumon, était facile à trouver comme le baba au rhum (trop sec) mais peut-être que les spaghettis de concombre, le toast de brandade de morue, le filet de rascasse et la tarte sablée aux figues et son sorbet lavande de la semaine passée en ont perturbé plus d’un.
Cela étant, l’expérience est inédite. Etre plongé dans l’univers des aveugles pendant deux heures reste un moment bouleversant mais qu’étrangement, on ne souhaite pas prolonger. On appelle donc Céline pour qu’elle nous raccompagne au point de départ. Au bar, on demande à voir le plan de la salle pour comprendre le chemin parcouru et deviner l’emplacement des autres tables et surtout, on lit le menu surprise pour vérifier que nos papilles sont encore en état de marche puis après une ultime caresse aux chiens, on regagne la rue.
Dehors, il fait nuit noire.
Dans le Noir.
51, rue Quincampoix - 75004 Paris.
Tél. : 01 42 77 98 04.
Menu Surprise : 21 à 35 €. Menu à l’ardoise : 23 à 37 €.
Brunch le dimanche, bar dans le noir tous les jours de 17h30 à 19h30 puis de minuit à 2h00.
Métro : Les Halles.